La gueule de l’emploi

Dorian Astor 25/02/2021
Le monde de l’emploi est une farce à l’italienne, un jeu tragi-comique de masques grimaçants et féroces. Le masque de la commedia, par définition amovible, vous colle désormais au visage, à la peau. Vous êtes trop grosse, trop vieux, trop laide, trop noir.
Dans le jargon du théâtre et de l’opéra, « l’emploi » ne désigne pas seulement un contrat passé entre deux parties pour la réalisation d’un travail contre rémunération, mais un ensemble de catégories esthétiques dont le travailleur, acteur ou chanteur, doit remplir les critères pour être employé : la soubrette ou le serviteur, le jeune premier ou la jeune première, le barbon ou la nourrice, le traître ou la marâtre,  etc. sont des « emplois », issus notamment des stéréotypes de la commedia dell’arte. À l’opéra, l’emploi désigne également le type vocal, non seulement selon la répartition de base des tessitures, mais selon un grand nombre de sous-catégories : soprano colorature, lyrique, dramatique ; ténor léger, de caractère, héroïque ; baryton Verdi ou Martin ; basse bouffe... Autant de catégories dont, généralement, les employeurs se félicitent (particulièrement en France) d’avoir une idée très précise avant de recruter et auxquelles les artistes auditionnés devront indiscutablement correspondre.

Préjugé

L’emploi, en ce sens, est un préjugé hérité par l’employeur, ce qu’il a toujours déjà jugé devoir être ainsi et non autrement, qui précède l’expérience singulière de la rencontre avec un artiste et la surdétermine. Naturellement, la partition impose de nombreux critères objectifs au choix d’un ou d’une interprète, mais l’emploi est subjectif : tel directeur voudra, pour tel rôle, un timbre plus ou moins corsé, une couleur vocale plus ou moins sombre, etc. Mais le préjugé ne s’arrête pas là, car l’apparence de l’interprète entre en jeu : l’âge, la corpulence, la beauté, la couleur de peau. Le grand public associe encore l’opéra à des sopranos obèses, à des ténors plus larges que hauts, à des jeunes premières plus vieilles que leur père. Mais c’est de plus en plus faux : l’opéra a emboîté le pas au théâtre, qui a emboîté celui du cinéma, qui a emboîté celui des agences de mannequins. Étrangement, le masque de la commedia, par définition amovible, vous colle désormais au visage, à la peau. Vous êtes trop grosse, trop vieux, trop laide, trop noir.
Une très puissante tradition historique et institutionnelle a fait de l’opéra, notamment, une formidable machine à discriminer, c’est-à-dire à sélectionner selon des préjugés. Évidemment, les grandes maisons recrutent selon les plus hautes exigences de l’art, mais pas seulement : elles exigent en outre que la couche de ce masque organique et inamovible que nous portons ne soit ni trop ridée, ni trop grasse, ni trop sombre. J’ai connu une soprano extraordinaire qui, à cause de son « surpoids », a été contre-employée dans un rôle de mezzo et déguisée en vache. Véridique – et c’était dans un grand théâtre. Écoutez les récits de début de carrière de Jessie Norman, de Barbara Hendricks ou de Nina Simone : la discrimination était quotidienne. On dira que c’était une autre époque. C’est faux. Il faut prendre très au sérieux la décision toute récente de l’actuel directeur de l’Opéra de Paris de suivre l’exemple du Metropolitan de New York : « Ouverture du recrutement à la diversité ». C’est-à-dire : début de lutte contre la discrimination dans les critères d’emploi. Et nous sommes loin du compte. (Regardez sur internet les photos du ballet de l’Opéra de Paris : aucune peau noire – même chose pour l’orchestre et les chœurs, à qui on n’est pourtant pas censé demander d’avoir le rôle de l’emploi).

Discriminations

L’emploi de théâtre est le symbole des extraordinaires discriminations physiques et sociales dans nos sociétés : les secrétaires sont un « emploi » au même sens que les soubrettes, les DRH recrutent comme les imprésarios. Le monde de l’emploi est une farce à l’italienne, un jeu tragi-comique de masques grimaçants et féroces. On dira que je me rallie au chœur des vierges de la bien-pensance, je connais la chanson. Je voudrais simplement rappeler que les termes « employer » et « impliquer » ont exactement la même origine étymologique. L’emploi est implication sociale, artistique, humaine. Or je vois partout le contraire : exclusion, déliaison, repli. Partout du contre-emploi, c’est-à-dire de la désimplication générée par les préjugés d’une invraisemblable « vraisemblance ». N’ayez jamais la gueule de l’emploi.
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