Se former à l’orchestre

Mathilde Blayo 25/02/2021
Comment se prépare-t-on à devenir musicien d’orchestre en France ? À défaut d’une offre suffisante en conservatoire, des orchestres de jeunes ont pris le relais. Les phalanges professionnelles tardent elles encore à ouvrir leurs portes.
L’Orchestre-Atelier Ostinato, l’Orchestre français des jeunes (OFJ), le Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA)… ces structures françaises ont toutes pour objectif d’être un pont entre le monde des études en conservatoire et celui des orchestres. Ce sont des lieux d’insertion professionnelle répondant à une nécessité de formation, par différents moyens. L’Orchestre-Atelier Ostinato est le seul orchestre de jeunes musiciens à travailler toute l’année. Deux promotions de quarante musiciens jouent ensemble de septembre à juin, sur 15 sessions. « Au fil des années, nous avons de plus en plus de musiciens issus du CNSMDP, mais aussi des Pôles supérieurs, des CRR d’Île-de-France, nous dit Emmanuelle Duthu, directrice de l’orchestre. Nous avons 20 % d’élèves étrangers, sinon ils sont surtout franciliens pour des raisons pratiques d’organisation avec leur établissement. » La part des musiciens issus de l’enseignement supérieur augmente aussi au sein de l’OFJ. Cet orchestre créé en 1982, réunit une centaine de musiciens lors d’une session d’un mois en été et, à nouveau, une semaine en hiver. Une session d’orchestre classique, sur instruments modernes mais historiquement informée, est aussi proposée au mois de novembre. Le JOA a d’abord simplement proposé des stages, dans l’idée de former des musiciens d’orchestre spécialisés sur les instruments classiques et romantiques. Depuis huit ans, en plus des stages, l’Abbaye aux Dames de Saintes a créé un master en partenariat avec l’université de Poitiers. Une vingtaine d’étudiants sont ainsi à l’année au sein du JOA.

Pallier le manque

Ces orchestres viennent combler un manque en France : l’absence de formation spécialisée sur l’orchestre dans les conservatoires et Pôles supérieurs. « Il y a bien une dynamique de projets autour de la musique d’ensemble, mais ça n’est pas encore réellement tourné vers l’orchestre, comme c’est le cas en Allemagne », constate Catherine Puig, directrice pédagogique du JOA. Les conservatoires manquent de moyens pour créer des orchestres qui travailleraient comme des professionnels, avec une centaine de musiciens et un répertoire divers et exigeant. « Les directeurs des Pôles eux-mêmes nous disent qu’il y a un problème sur la question de l’orchestre car ils n’ont pas les moyens de créer ces moments de travail intense, rapporte Emmanuelle Duthu. Le ministère de la Culture nous a demandé de nous rapprocher des Pôles pour pallier ce manque dans les conservatoires. » Nicolas Louedec, altiste, était en cycle spécialisé au CRR de Paris pendant ses années à Ostinato. Il raconte que les sessions d’orchestre au CRR « étaient très encadrées, avec beaucoup de partiels, étalées dans le temps. Au CNSM, les séries étaient ensuite plus courtes, entre une et deux semaines, avec des partiels. C’est aussi nécessaire de s’offrir ce temps-là pour faire du détail, surtout quand on est en formation. »

Comme des pros ?

Dans ces orchestres de jeunes, les musiciens vivent une expérience « comme les professionnels ». « Les sessions sont comparables à celles des professionnels avec une semaine de travail maximum, deux services par jour et un partiel : le résultat doit être là dès les premières mesures. Nous avons pu jouer dans de grandes salles, avec plein de chefs différents », se souvient Nicolas Louedec. Les musiciens de l’Orchestre-Atelier sont rémunérés (en fonction des projets et de leurs durées, la rémunération va de 145 à 700 euros brut) ; un choix de la structure qui entre « dans la logique de professionnalisation, explique Emmanuelle Duthu. Ce n’est pas une somme importante, mais c’est responsabilisant. » Si ces mises en situation s’approchent de la vie professionnelle, les orchestres de jeunes suivent aussi un objectif de formation, notamment en faisant intervenir des musiciens aguerris. À Ostinato, deux musiciens sont présents à chaque session auprès des plus jeunes et le violon solo est toujours un professionnel. À l’OFJ, les jeunes sont encadrés lors des sessions de travail par un professeur de pupitre. Sandrine Tilly, flûte solo de l’Orchestre du Capitole de Toulouse, encadre le pupitre de flûte une année sur deux, en été. « Je suis moi-même un produit de l’OFJ puisque je l’ai fait quatre fois entre 1991 et 1995, raconte-t-elle. Le CNSM et l’OFJ sont les deux piliers de mon apprentissage musical. Je reste auprès des jeunes pendant une petite semaine durant laquelle j’essaie de leur donner plein d’outils en vrac. Au bout de 10 jours, le chef arrive et les professeurs s’en vont. »

Ce qui s’apprend du jeu d’orchestre

Si ces orchestres existent et que les conservatoires identifient un manque, c’est qu’il y a bien des particularités du jeu en orchestre qui doivent s’apprendre. Judith Chiapparin était clarinettiste de l’OFJ entre 2018 et 2020, mais auparavant, elle avait déjà eu quelques expériences en milieu professionnel : « J’avais beaucoup de pression, car je savais qu’il fallait assurer pour être rappelée. J’étais deuxième clarinette et j’étais mal à l’aise car je ne savais pas si je jouais trop ou pas assez fort. Je me posais tellement de questions auxquelles je ne savais pas répondre. Avec l’OFJ, j’ai acquis les bons réflexes pour doser mon son, pour trouver la justesse par rapport à la masse. » Enzo Ferrarato, aujourd’hui clarinettiste à l’Orchestre des Pays de la Loire, a terminé sa formation à Ostinato en 2017. Pour lui, jouer en orchestre c’est aussi « savoir écouter ce qu’il se passe à côté de soi, mais aussi ce qui est joué beaucoup plus loin quand on doit suivre la partie de violoncelle, ou même le chef. » Au JOA, l’altiste Sabrina Chauris a, quant à elle, pris conscience de l’importance du collectif : « Jouer en orchestre c’est aussi gérer des égos, faire du travail d’équipe. J’ai été formée à être performante, dans la réussite. Au JOA on apprend à être là et à jouer pour le collectif. » Dans son rôle de professeur au sein de l’OFJ, Sandrine Tilly cherche à faire comprendre aux flûtistes comment « se fondre avec un autre instrument, retrouver sa voix pour un solo, s’aligner dans la justesse et l’intonation, suivre le tempo du chef et retomber sur ses pattes quand on se rate. »

Préparer au concours

Dans le cadre de cette professionnalisation des jeunes musiciens, les orchestres proposent aussi des classes de maître. L’Orchestre-Atelier Ostinato est ainsi lié au CFMO, le Centre de Formation des Musiciens d’Orchestres, qui organise des formations sur, par exemple, « les particularités du métier de chef de pupitre. On les forme aussi à mener des actions culturelles dans les milieux médical ou carcéral, car la médiation culturelle prend de plus en plus de place dans les orchestres », indique Emmanuelle Duthu. Tous ces orchestres pour jeunes essaient aussi d’accompagner les musiciens dans leur préparation des concours d’orchestre. « J’ai eu des formations sur les traits d’orchestre avec de grands solistes qui ne jouaient pas forcément de mon instrument et c’était particulièrement intéressant d’avoir le point de vue d’un autre instrumentiste, raconte Enzo Ferrarato. L’expérience à Ostinato donne confiance et on se sent un peu plus légitime quand on passe un concours après. » S’il est particulièrement difficile de réussir les concours d’orchestre même après un passage à l’OFJ ou Ostinato, ces structures sont aussi l’occasion de nouer des contacts. « Tout mon réseau professionnel d’aujourd’hui vient des mes années au JOA », nous dit Sabrina Chauris. La dernière enquête de l’OFJ indique, sur 800 réponses, que 91 % des anciens de l’orchestre sont aujourd’hui des professionnels et pour 64 % d’entre eux, l’orchestre est leur activité principale ; 41 % sont en CDI. Les places de musiciens permanents sont rares et difficiles à obtenir pour les jeunes de ces orchestres. « La situation est un peu la même que pour les clubs qui forment les jeunes footballeurs : ils sont formés à très haut niveau mais un seul ira peut-être chez les professionnels, estime Emmanuelle Duthu. Le très haut niveau sportif comme artistique est concurrentiel, mais cette expérience leur apporte forcément quelque chose, renforce leurs atouts de musiciens. »

L’exemple du Praktikum allemand

« Mais comment devenir footballeur professionnel sans jouer en équipe A ? » s’interroge Enzo Ferrarato. Car malgré les compétences qu’apportent ces orchestres de jeunes, il ne s’agit pas d’une réelle immersion dans un milieu professionnel. « Il faudrait que nous puissions avoir une académie, comme un stage, dans un orchestre professionnel pour se rendre compte du métier de l’intérieur, considère Judith Chiapparin. Cela existe pour les cordes à l’Orchestre de Paris, mais il n’y a rien pour les vents. En Allemagne, cela se fait dans tous les orchestres. » Un praktikum, en Allemagne, est l’équivalent d’un contrat de stagiaire. Juliette Leroux est ainsi à l’Orchestre de la Radio de Berlin, RSB, depuis deux ans et demi, avec 14 autres jeunes, sous un contrat similaire. « J’ai joué à 50 % avec l’orchestre, ma première année avec les seconds violons et la dernière avec les premiers, raconte-t-elle. Quand je suis arrivée, c’était difficile de monter une programmation différente toutes les semaines, il faut être très rapide et efficace. Dans certains orchestres, ça peut être dur car il y a beaucoup de pression et parfois un manque de considération : en tant que stagiaire, certains se retrouvent toujours sur les séries les moins intéressantes. Mais moi, j’ai tellement appris ! » Juliette Leroux est supervisée dans son stage par un permanent de l’orchestre, qui lui donne des cours. La RSB accompagne aussi les jeunes dans la préparation des concours. « Peut-être que cet engagement des orchestres allemands s’explique par le faible taux de réussite à l’année d’essai : c’est une année vraiment plus dure à valider qu’en France, estime Juliette Leroux. Mais je ne comprends pas bien pourquoi les orchestres ne proposent pas cela en France. »

Antichambre des orchestres ?

Il existe un orchestre français qui propose un système similaire : l’Orchestre de Paris. En 2019, trois jeunes ont intégré l’orchestre pendant six mois, participant à une vingtaine de séries. « Cela paraît peu de personnes, mais c’est un programme très lourd en termes de financement. Ils ont chacun trois tuteurs et sont rémunérés au même niveau qu’un premier musicien du rang, même quand ils sont en formation, explique la directrice de l’orchestre, Anne-Sophie Brandalise. Ils ont suivi notre programme très dense, avec de la musique de chambre, des actions culturelles, et une tournée en Allemagne. » L’orchestre réfléchit aujourd’hui aux conditions d’accueil de ces jeunes dans ses rangs. « Les musiciens se posent la question de savoir si ces stages sont des antichambres pour les jeunes qui passeront le concours et intégreront l’Orchestre, ou si c’est encore un processus de formation et donc il n’y aurait pas à attendre d’eux un niveau d’excellence », rapporte Anne-Sophie Brandalise. Une autre question préoccupe les organisations syndicales en France : est-ce que ces postes de stagiaire limitent le nombre de supplémentaires appelés par l’orchestre ? Ces questions freinent le développement de ce système dans les orchestres français, mais c’est aussi une question de cahier des charges. « Les orchestres en région ont déjà beaucoup de choses à faire et la transmission n’est pas dans leur mission, explique la directrice de l’Orchestre de Paris. Il faut aussi que les orchestres arrivent à se positionner sans se substituer aux établissements d’enseignement supérieur. » Sur ce volet, l’orchestre parisien prévoit fin mars une journée de découverte professionnelle pour les élèves des classes prépa d’Île-de-France, afin de lever le voile sur les réalités du métier.
D’autres orchestres professionnels finiront sans doute par développer ce système de stage, d’autant que, pour Anne-Sophie Brandalise, « c’est aussi dans l’intérêt de nos orchestres de former ces jeunes. Ce travail permet de faciliter l’intégration d’un musicien dans l’orchestre, lui permet de se sentir rapidement à sa place et capable. Plus les jeunes musiciens que nous recruterons sauront à quoi s’attendre, mieux ce sera pour nous. »
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