Orchestres d’harmonie : les amateurs en pleine crise

Éloïse Duval 25/02/2021
En raison du Covid-19, la plupart des orchestres à vents sont à l’arrêt depuis un an. Une absence d’activité qui engendre de graves conséquences tant économiques que sociales.
Nés du passé minier et industriel français entre la fin du 19e et le début du 20e siècle, très présents dans le Nord et l’Est de la France, les orchestres d’harmonie ne peuvent plus répéter depuis un an, en raison de la crise sanitaire. Les membres de ces formations font part de leurs difficultés économiques et sociales et appellent à une reprise urgente des répétitions.

Un rôle sociétal

Fondés autour d’une passion commune pour la musique, ces orchestres opèrent un brassage socio-culturel important. Philippe Lacombe, secrétaire de la Confédération Musicale de France du Val-de-Marne, rappelle que « le rôle social de ces orchestres est extrêmement important, il s’y joue un mélange intergénérationnel et professionnel considérable : nous avons des étudiants, des ouvriers, des employés, des retraités et des chômeurs. Il y a également une grande mixité générationnelle : à l’harmonie de Limeil-Brévannes, la plus jeune musicienne est âgée de neuf ans, et les plus âgés sont octogénaires. » D’ailleurs, au-delà d’un simple brassage socio-économique et générationnel, les répétitions régulières et l’investissement que supposent ces ensembles en font un lieu d’échange et de solidarité par excellence. Éric Villevière, président de l’Union des Fanfares de France, décrit ainsi les ensembles amateurs : « Ce qui me semble être irremplaçable et essentiel dans une pratique artistique amateur , c’est le faire et le vivre ensemble. Si on ne peut plus se voir, on ne vit plus. La question est alors de savoir combien de temps on peut supporter de ne plus vivre.  »

Maintenir le lien

Depuis le mois de mars 2020, les confinements et les couvre-feux successifs ont rendu difficile, voire impossible la tenue des répétitions. Afin d’y remédier et de maintenir le lien social qui unit les membres de l’orchestre, de nombreux projets et concerts à distance ont vu le jour : « Quand nous avons été confinés, nous avons décidé de réaliser un concert numérique pour que les musiciens continuent à travailler leur instrument, mais aussi pour qu’ils restent motivés et pour maintenir une forme de lien entre les membres de l’orchestre », explique Benoît Boutemy, chef de l’Orchestre d’Harmonie du Chemin de Fer du Nord. Si ce premier projet avait remporté un vif succès tant auprès des musiciens que des internautes, le chef d’orchestre se veut aujourd’hui très inquiet pour l’avenir de la formation : « En octobre déjà, les musiciens étaient lassés de cette situation, et il est difficile de trouver un projet moteur qui pousserait les gens à revenir et à poursuivre cette aventure humaine et musicale qu’est la pratique amateur. » D’ailleurs, si ces projets numériques ont joué un rôle fédérateur le temps du premier confinement, Éric Villevière appelle à « rester lucide sur l’utilisation de nos outils numériques, car jamais nous ne pourrons remplacer la réalité de nos activités humaines. On ne peut pas vivre un partage humain et artistique à travers un écran. Nous nous trouvons dans une situation de substitution et d’attente, mais nous ne devons plus maintenir cette pression-là, et aucun concert numérique ne saurait prendre la place d’un véritable concert. »

Entre isolement et injustice

Le gouvernement ayant d’emblée placé le monde culturel sous le signe des « non-essentiels », le sentiment d’injustice pèse sur les ensembles amateurs, et plus généralement sur le milieu associatif : « Le plus injuste, c’est que le danger ne semble pas venir de l’activité en elle-même, puisque les orchestres professionnels peuvent répéter. Mais nous ne pouvons pas. C’est injuste que l’activité soit permise pour certains, et jugée trop dangereuse pour d’autres. Pourtant, il y a une nécessité pour les ensembles amateurs de se retrouver. Et enfin comment tolérer que l’on puisse assister à une messe, et pas à un concert, que l’on puisse faire ses courses, mais pas de la musique », explique Benoît Boutemy.
De même, ce sentiment d’injustice se double de l’isolement que ressentent les musiciens, privés de la vie sociale constitutive des ensembles amateurs : « Socialement c’est très dur, et l’absence de partage est un vide très difficile à combler. Certains musiciens font 200 kilomètres aller-retour tant c’est important pour eux de venir à l’orchestre. Et il ne faut pas oublier tout ce qui gravite autour de ces ensembles, à savoir des relations amicales, amoureuses et familiales dont les orchestres sont le théâtre. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que notre famille est en train d’être démolie… », confie Philippe Lacombe.
Plus encore, Benoît Boutemy insiste sur les conséquences psychologiques de cet isolement, et la nécessité pour les musiciens de se retrouver : « L’équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle est anéanti. Les décisions gouvernementales et les restrictions sanitaires ne prennent pas en compte les dépressions, et les désastres socio-économiques qu’elles engendrent, et aujourd’hui, le remède se révèle plus nocif que la maladie. »

« La perte d’une décennie de travail »

Si la souffrance des musiciens est bien réelle, il faut aussi prendre en compte la perte du travail effectué pendant des années. En effet, comme le rappelle Éric Villevière : « La pratique artistique est plus que mise à mal par l’état de dépression dans lequel nous nous trouvons, et cela a un effet décourageant énorme. Sur une année d’interruption, malheureusement, on est en train de perdre les bénéfices d’au moins une décennie de travail. Et, parce qu’une partie artistique se construit sur le long terme, il nous faudra tout recommencer. C’est comme lorsqu’il y a un épisode de grêle avant les moissons. » De plus, il se montre inquiet pour l’avenir des ensembles amateurs : « La pratique amateur en sortira très abîmée. Car plus on attend, plus le temps nécessaire à reconstruire une vie commune à travers la musique sera long. On atteint les seuils critiques de motivation, et on remarque une érosion des pratiques amateurs dans certaines régions de France : il y a un manque cruel d’effectif et un problème d’encadrement de la pratique. D’ailleurs, lorsqu’un ensemble amateur s’éteint, il est rare que quelque chose germe à la place, et il laisse derrière lui un désert local, une terre brûlée. »

Des difficultés économiques inquiétantes

Aux difficultés psychologiques et pratiques évidentes, s’ajoutent des situations financières problématiques voire inquiétantes, dont certains des ensembles amateurs ne se relèveront pas : « Beaucoup d’ensembles vivent de la vente de leurs billets, mais en l’absence de concerts, ceux qui louent leurs salles ne peuvent plus payer leur loyer. D’ailleurs, il y a des associations qui vont couler par manque d’adhérents : certains ensembles d’Île-de-France ont déjà perdu un tiers de leur effectif », signale Philippe Lacombe. De même, Benoît Boutemy se montre très inquiet pour l’avenir de l’Orchestre d’Harmonie du Chemin de Fer du Nord : « Nous n’avons quasiment plus de prestations, alors que nous vivons de la vente de nos billets. En plus de cela, nous craignons de devoir déménager de nos locaux pour une salle située à Drancy, et j’ai peur que les adhérents ne puissent poursuivre leur pratique ainsi. C’est très inquiétant, car notre orchestre a 100 ans, et je crains aujourd’hui qu’il ne disparaisse… »

L’espoir d’une reprise

Si certains ensembles comme l’Orchestre de l’Électricité de Strasbourg privilégient la prudence et attendent patiemment la reprise pour ne pas mettre en péril un effectif parfois âgé, la majorité des responsables de ces formations invitent à reconsidérer les restrictions sanitaires relatives aux ensembles amateurs.
Sans remettre en cause la complexité des décisions et des choix des responsables politiques, Éric Villevière appelle à nuancer les protocoles, et à reconnaître l’importance de ces ensembles à toutes les échelles : « Toutes les activités qui peuvent faire la démonstration d’un risque minime devraient être autorisées. Un cadre général demeure indispensable, mais il serait mieux de travailler à des autorisations précises et circonstanciées, plutôt qu’à des normes imposées à tous. Il faut traiter la maladie, sans nier pour autant les effets secondaires que les mesures impliquent. Je revendique qu’il faut prendre le risque d’accepter de vivre, avec toutes les précautions nécessaires, car il y a urgence, et que nous sommes en train de fabriquer des drames. »
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