Le bilan des Pôles Sup’

Mathilde Blayo 25/02/2021
Les Pôles supérieurs d’enseignement artistique ont été créés, pour les plus anciens, il y a une dizaine d’années. L’occasion de faire un état des lieux de leur fonctionnement. Positionnement face aux CNSM, gestion des locaux, partage des professeurs… Les problématiques ne manquent pas.
Le décret du 27  novembre 2007 crée le Dnspm, le diplôme national supérieur professionnel de musicien, et par là-même, les Pôles supérieurs, établissements habilités à délivrer ce diplôme. L’objectif est alors que les Pôles s’inscrivent dans le processus de Bologne, un rapprochement des systèmes d’études supérieures européens, et dans le cadre de la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat). « Il fallait que la France délivre un diplôme national d’interprète qui vaille quelque chose au niveau européen. Les conservatoires supérieurs délivraient des diplômes d’établissement », explique Jean-Claire Vançon, directeur du Pôle Sup’93 et coprésident de l’Anescas. Les Pôles doivent justifier d’un partenariat avec une université, de manière à ce que les étudiants obtiennent une licence, clé pour un éventuel master. Les élèves des Pôles supérieurs sont ainsi diplômés de musicologie à l’université, et d’un Dnspm, au Pôle.
Mais outre les obligations européennes, le Dnspm et les Pôles supérieurs répondaient à un autre besoin, clairement identifié en 2001, dans le rapport sur l’enseignement supérieur de la musique mené par le compositeur et ancien directeur du CNSMD de Lyon, Gilbert Amy. Ce dernier écrit : « Les structures actuelles de l’enseignement supérieur […] ne sont pas en mesure de répondre à la demande, légitime, des jeunes diplômés de l’enseignement spécialisé. » Ces structures sont alors les deux CNSM, des formations professionnalisantes telles que les Cefedem et les formations diplômantes au CA. Plus récemment, en région PACA, « une étude a montré que chaque année, sur l’ensemble des conservatoires, 150 DEM sont délivrés. Beaucoup de ces jeunes n’arrivaient pas à intégrer l’un des CNSM et partaient à l’étranger. C’est quand même embêtant de se dire que notre pays est dans l’incapacité de proposer un accès à l’enseignement supérieur dans ce domaine », considère le directeur de l’IESM, Brice Montagnoux.

Alternative aux CNSM ?

L’IESM, à Aix-en-Provence, est le plus récent des Pôles, construit à partir d’un Cefedem et habilité au Dnspm en 2016. Pour Brice Montagnoux, « nos établissements ont la responsabilité, par des moyens pédagogiques différents de ceux des CNSM, de garantir la même exigence de compétence pour l’obtention du Dnspm. Et ce diplôme ne doit pas être considéré comme inférieur à celui délivré par un CNSM. » Les Pôles ont longtemps été présentés comme une alternative aux conservatoires supérieurs, induisant un rapport de concurrence qui tend à gommer les particularités de ces établissements. Pour les étudiants des Pôles, le CNSM était parfois le premier choix, comme pour Kodai Takeuchi, hautboïste, étudiant en troisième année de Dnspm et première année de DE au PSPBB. « J’ai d’abord tenté les conservatoires supérieurs, je ne connaissais pas les Pôles. Nous ne savons pas assez que ces établissements existent », considère-t-il. Dans le même établissement, l’altiste Solène Dumontier a appris l’existence des Pôles pendant sa licence de musicologie. « Pendant notre cursus en DEM, nous devrions être mis au courant qu’ils existent, qu’il n’y a pas que les CNSM. Cela pourra encourager certains à continuer dans la musique », estime-t-elle. Solène Dumontier souhaitait éviter les conservatoires supérieurs, car « l’ambiance, l’esprit élitiste ne me plaît pas ». Le Pôle parisien lui correspond davantage, mais « on sent toujours la concurrence avec le CNSM. Dans les orchestres, les chefs placent tout de suite en chefs d’attaque les étudiants du Conservatoire, même si on a le même niveau. C’est frustrant car nous avons la même formation, mais nous n’avons pas la sensation d’être considérés de la même manière. » À son arrivée au Pôle, Kodai Takeuchi a ressenti « une appréhension négative du fait que beaucoup considéraient le Pôle comme une marche pour retenter les conservatoires supérieurs. Cette domination “sociale” du CNSM existe encore mais je pense qu’avec le temps, l’ajustement des maquettes, et la pluridisciplinarité de nos établissements, les regards changeront sur les Pôles. »

Diversité et pluridisciplinarité

Pour Anne-Marie Le Guével, directrice par intérim du PSPBB, et inspectrice générale des affaires culturelles, « il ne faut pas voir Pôles et CNSM en miroir ou en opposition. Les CNSM sont des mastodontes très anciens. Nos structures, plus récentes, proposent des parcours singuliers, qui ne sont pas des copies du CNSM. » Les Pôles offrent des parcours variés, selon leurs possibilités : aux Dnspm classique, musique traditionnelle, jazz ou musique actuelle, s’ajoute la possibilité de passer des DE, voire des masters pour les établissements qui ont pu établir un partenariat avec une université. Certains établissements, comme le Pont Supérieur, sont aussi engagés pour les VAE. Ces cursus sont toujours en développement : à l’IESM, les équipes travaillent à l’ouverture d’un DE de musique traditionnelle pour septembre  2021. « À l’échelle de l’Anescas, nous avons une carte diversifiée de formations qui permet à chacun de trouver l’établissement qui lui conviendra le mieux, rapporte Jean-Claire Vançon. L’objectif du Pôle est aussi de montrer à nos étudiants la diversité des métiers qui s’offrent à eux. Nous misons notamment sur la pluridisciplinarité. » La pluridisciplinarité est un axe d’enseignement souvent mis en avant par les Pôles, et c’est notamment ce qui avait séduit Solène Dumontier. « J’ai cru qu’on allait faire plein de projets communs avec la danse, le théâtre. Mais dans les faits ce n’est pas du tout le cas », explique-t-elle.

Hébergés par les CRR

Pour le PSPBB, la difficulté à mettre en place des projets pluridisciplinaires est notamment due à l’éclatement des lieux d’enseignement. Les étudiants en musique sont hébergés dans les CRR de Boulogne et de Paris, rue de Madrid. La danse a lieu sur trois sites différents et le théâtre au sein de l’ESAD. La plupart des Pôles supérieurs ont été construits sur la base des moyens et des locaux des conservatoires, et sont ainsi hébergés par les CRR. « Cette cohabitation peut poser problème, notamment sur les horaires : nous aimerions pouvoir rester ouverts jusqu’à 22 h, avoir une amplitude horaire qui corresponde aux besoins du supérieur, rapporte Anne-Marie Le Guével. Notre cohabitation reste harmonieuse malgré la densité dans ces établissements. Le conservatoire de Boulogne est grand, mais celui rue de Madrid est vétuste. » Au Pont Supérieur, établissement divisé entre les sites de Nantes, pour les danseurs, et de Rennes pour les musiciens, les locaux posaient aussi problème. « Nous sommes dans d’anciens bureaux, très mal isolés, raconte Cosima Brezovski, violoniste, en deuxième année de Dnspm. Quand je travaille, j’entends la guitare dans la salle d’à côté. Faute de place, nous devons parfois laisser les salles libres pour des réunions administratives. » Mais un nouveau bâtiment adapté est sorti de terre pour accueillir une partie du CRR et les musiciens du Pont Supérieur à la rentrée prochaine. Financés, selon leur situation, par l’État, la région, le département ou les collectivités locales, certains établissements peuvent espérer de nouveaux locaux adaptés. L’IESM aura ainsi les siens en 2025, cofinancés par l’État, la région, la métropole Aix-Marseille-Provence et la ville d’Aix. Pour Jean-Charles Richard, professeur élu au CA du PSPBB, « l’État a créé un montage complexe pour faire exister ces Pôles, faisant intervenir un financement important des collectivités, mais sans se donner les moyens de rester pilote sur les investissements. Au niveau foncier, ce sont les étudiants qui en font les frais. »

Partage des professeurs

Anne-Marie Le Guével résume les mécanismes de fonctionnement des Pôles comme « un système assez optimal en termes d’utilisation de l’argent public par rapport à des compétences ». En effet, en plus de partager des locaux, Pôles et CRR partagent, pour beaucoup, leurs enseignants. Les Pôles bénéficient d’une mise à disposition des professeurs du conservatoire, « à hauteur de une à quatre heures par semaine, explique Anne-Marie Le Guével. Les enseignants reçoivent alors du Pôle une prime pour leur surplus horaire. » Pour Jean-Claire Vançon, avoir les mêmes professeurs au Pôle qu’au CRR « peut parfois créer une disjonction dans la conscience de l’enseignant, entre ses élèves du conservatoire et du Pôle. Il n’aura pas forcément la sensation de travailler pour deux structures différentes en étant à temps plein toujours au même endroit. » Mais certains établissements choisissent de payer davantage pour recruter leurs propres enseignants, comme au Pôle Aliénor à Poitiers. L’IESM a fait le même choix : « Nous avons eu à cœur de choisir nous-mêmes notre équipe pédagogique, de manière à nous assurer de l’exigence requise pour enseigner dans le supérieur, rapporte Brice Montagnoux. Par ailleurs, dans le cadre de l’enseignement supérieur, le Code pévoit que c’est à l’État de prendre en charge le salaire des professeurs, ce n’est pas aux collectivités de payer cela. » Au Pont Supérieur également, « il n’y a pas de mise à disposition et nous recrutons tous nos professeurs en vacation, indique Catherine Lefaix-Chauvel, la directrice. Le Pôle est ainsi pourvoyeur d’emplois : au mois, nous embauchons l’équivalent de 50 temps pleins. »

Flexibilité

« Chez nous, c’est un véritable atout d’avoir des enseignants du Pôle, vu leur niveau. Mais statutairement, tout en respectant le modèle économique de ces établissements qui s’appuie sur les mises à disposition, il faudrait effectivement que le directeur soit associé aux recrutements des enseignants », rapporte Anne-Marie Le Guével. Pour Jean-Charles Richard, les conditions de mise à disposition doivent encore être précisées : « C’est une ubérisation de l’enseignement musical. Il règne une flexibilité "du service fait"… De plus, la dimension de recherche des professeurs d’université n’est pas assumée par les Pôles supérieurs pour leurs enseignants, comme elle l’est pour les professeurs de conservatoires. Les Pôles sont heureux de bénéficier d’artistes de premier plan sans assumer une part de recherche artistique et de création personnelle. »

Gagner en autonomie

Pour Sylvie Saussé, directrice du Pôle Aliénor et coprésidente de l’Anescas, l’amélioration des Pôles passera par une montée en autonomie. « Quand on veut une école, on construit un bâtiment. Avoir nos propres locaux permettrait de gagner en autonomie, et cela passera aussi par la possibilité de valider nous-mêmes les grades de licence, considère-t-elle. Nous pourrions alors construire nos relations avec les universités sur une relation d’égalité, pas dans une situation de dépendance. » Le ministère de la Culture travaille en ce moment à la possibilité que le Dnspm ait le grade de licence, sans nécessité d’une co-accréditation avec l’université. « Pour autant, le lien avec les universités devra être maintenu », rappelle Anne-Marie Le Guével. Mais chez les étudiants, la possibilité de ne plus suivre les cours à l’université en plus de ceux du Pôle est plutôt « célébrée, d’après Cosima Brezovski. Les étudiants sont aujourd’hui surchargés, ils n’ont pas le temps d’approfondir les cours. » Kodai Takeuchi mène de front le Dnspm, le DE, et les cours à l’université : « C’est l’enfer ! On a 1 300 heures de cours par an, c’est énorme. La charge de travail est colossale. La moitié de ma promotion va à la fac à reculons. Il faut mieux sélectionner les cours, et ne pas vouloir absolument qu’on ait une licence en musicologie. » Brice Montagnoux assure que les bonnes relations avec l’université d’Aix ont permis de créer un parcours spécifique adapté. « C’est une relation très positive et il ne faut vraiment pas que l’on se détache des universités, considère-t-il. C’est enrichissant de ne pas avoir qu’un parcours orienté vers la pratique, mais de se mêler aussi au monde universitaire, cela ouvre des portes, des champs de possibles ! »

Une marche vers le master

L’entrée dans un Pôle sup’ débouche sur beaucoup de possibilités, bien que certaines voies restent privilégiées. « Le Dnspm est un niveau licence, c’est une étape. Certains se tournent vers l’emploi, d’autres font un DE, beaucoup continuent en master, parfois à l’international. Les profils sont aussi diversifiés que l’est la réalité professionnelle du milieu », rapporte Jean-Claire Vançon. « Le Dnspm est une marche vers les masters, considère Brice Montagnoux. En 2020, sur notre première promotion de Dnspm diplômés, plus de la moitié a continué en master en France ou à l’étranger. » Solène Dumontier, altiste dans le quatuor Atlante, passera sans doute le concours du CNSMD de Paris, « en espérant avant tout pouvoir partir en Erasmus ». Cosima Bezovski aussi vise l’étranger, « principalement l’Allemagne pour me perfectionner sur l’orchestre, comme il n’existe pas de formation spécialisée en France. » Selon Anne-Marie Le Guével, « il y a une adéquation des Pôles à la demande des étudiants et au marché du travail qui est extrêmement varié. Il y a une demande, un renouvellement des générations, et donc un besoin de jeunes musiciens, même s’ils ne seront pas tous des solistes internationaux. »

Les Pôles supérieurs « ont un potentiel d’approche différent de la musique, c’est aussi cela leur force : ne pas tout focaliser sur une pratique instrumentale pure et dure, mais ouvrir les champs d’approche de la musique. Ces établissements ont les bases pour aller plus loin dans cet élargissement du champ des possibles », considère Kodai Takeuchi. Mais Jean-Charles Richard voit encore les Pôles « au milieu du gué. On veut créer quelque chose de nouveau, mais on essaie de le construire avec de l’ancien : les locaux, le matériel, les professeurs de CRR. » La force de ces établissements reste leur jeunesse et leur adaptabilité. « Ce sont des structures agiles, réactives, d’une taille qui permet l’individualisation des parcours, rappelle Sylvie Saussé. Tout est possible pour nous. »
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