Le musicien en travailleur

Anne-Lys Thomas 25/02/2021
Pianiste et professeur à l’École supérieure de musique et de danse (ESMD) de Lille, Jean-Michel Dayez pilote un projet de recherche sur les spécificités du travail de l’instrumentiste-interprète. Une démarche qui vise aussi à élargir la vision de cette profession, au-delà des idées reçues.

Ce projet de recherche se présente comme une enquête inédite sur les enjeux et les spécificités du travail de l’instrumentiste-interprète. Pourquoi aborder aujourd’hui ce vaste sujet ?


Jean-Michel Dayez : Un musicien est un artiste habitué à la rencontre de l’autre, de son professeur s’il est étudiant, de son public s’il est professionnel. Pourtant, son réel espace de recherche est très secret et intime, fait d’habitudes, de rituels ou de manies, de convictions plus ou moins rationnelles et conscientes. Interroger un musicien sur son travail se résume souvent à des questions temporelles comme le temps quotidien passé à l’instrument, ou se limite à des problématiques comme la mémoire ou la concentration. Tout cela est toujours abordé de façon sectorisée et réductrice. Il est d’ailleurs difficile pour un enseignant d’échapper à ces cloisonnements de la pensée. Notre projet ambitionne une analyse “cubiste” du travail individuel du musicien. Nous essayons de l’observer sous tous les angles.

Vous vous intéressez aux ressorts de la motivation du musicien. Quelles difficultés peut-il rencontrer ?


J-M D : La motivation d’un musicien est un moteur qui trouve son énergie dans de multiples espaces : le besoin de succès, la volonté de comprendre, le plaisir esthétique et corporel, la relation au professeur… Les pathologies de la motivation semblent souvent venir d’une incompréhension fondamentale des ressorts de sa propre motivation. Trop souvent, le travail est important en quantité, mais essentiellement concentré sur ce qui est déjà le moins problématique. Pour les cordes par exemple, la justesse peut devenir obsessionnelle au détriment du reste. L’objectif légitime du succès à un examen ou du “concert réussi” est aussi un conditionnement problématique, capable d’éloigner le musicien d’une vraie recherche d’authenticité et d’épanouissement artistique.


Vous abordez aussi la question de la solitude…


J-M D : C’est la première difficulté pour le jeune musicien. Un artiste d’une vingtaine d’années a entre trente minutes et deux heures de cours par semaine, pour une trentaine d’heures de pratique hebdomadaire seul. Cette solitude est une véritable contrainte et l’entraîne vers deux écueils possibles : le doute permanent ou une foi déraisonnable en des pratiques qui n’ont d’autre valeur que celles de l’habitude.

Habitude alimentée par des idées préconçues ?


J-M D : Quelques exemples… On a trop longtemps pensé qu’il fallait aborder un nouveau morceau d’abord par ses problématiques techniques avant de penser à la musique. Je pourrais aussi parler de nombreux pianistes qui ont pour obsession l’égalité des doigts, sans comprendre que la richesse de leur main est aussi d’avoir des doigts forts et des doigts faibles, des instrumentistes qui préfèrent trop souvent les parties séparées aux conducteurs… Une autre idée dommageable est la mythologie du “don”. Trop souvent un jeune qui éprouve des difficultés dans sa progression connaît la culpabilité du “pas assez doué ou studieux”. Il se laisse alors peu de chances d’affronter les problématiques plus profondes de son fonctionnement de musicien. Toutes ces idées préconçues sont des "tue-l’amour" de la musique et finissent tôt ou tard par engendrer de graves dysfonctionnements : manque de disponibilité, trac, problèmes physiques…

La recherche de l’efficacité et de la performance a-t-elle pris le pas sur une vision plus globale du travail du musicien ?

J-M D : La recherche de l’efficacité est une maladie des nouvelles pratiques éducatives. Nous courons après le temps et aimons avoir des résultats rapides. Dans l’apprentissage de la musique, cela implique un rapport à la performance permanent. Beaucoup de jeunes musiciens viennent prendre des leçons en espérant recevoir des “recettes” pour rapidement mieux jouer leurs morceaux. Il faut être efficace mais il faut surtout se donner du temps, y compris pour explorer des solutions qui se révéleront parfois être des impasses… C’est à ce prix qu’un parcours étudiant devient un chemin d’émancipation et de liberté artistique.

Quelles disciplines sont convoquées afin d’éclairer vos recherches ?

J-M D : Au-delà des disciplines musicales comme l’analyse, l’histoire de la notation et de l’interprétation, la virtuosité ou la composition, le projet fait également appel à la philosophie, à la psychologie ou encore à la médecine énergétique chinoise. Annulées en raison de la pandémie, les conférences prévues ont été remplacées par la réalisation d’une douzaine de films tournés par le réalisateur Léonard Barbier-Hourdin. Tous posent des questions précises : la gestion du temps, la mémoire, la recherche de la liberté rythmique, le rapport à la partition, le perfectionnisme…


Ce travail va-t-il initier de nouvelles pratiques pédagogiques ?


J-M D : L’idée est plutôt de permettre aux jeunes musiciens de réfléchir à tout ce qui ne se passe justement pas dans la salle de cours. Réfléchir à ses pratiques, même quand on est un grand professionnel, est indispensable. C’est la seule solution pour que le poids des habitudes ne transforme pas le travail en une pratique routinière capable d’abîmer le souffle originel qui crée le désir de musique.

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