Lutherie : l’art de la transmission

Mathilde Blayo 26/02/2021
Cet artisanat d’art se transmet à quelques apprentis luthiers par an. Dans un marché qui évolue, lui aussi touché par la crise, cette méthode reste incontournable.
Il est penché sur sa pièce de bois noir. Sous la lumière forte de la lampe, il place l’équerre, prend la mesure. Sur son établi, à côté de ses outils, Titouan Neau a posé les polycopiés donnés par son professeur : la marche à suivre pour fabriquer une touche de violon. Dans la pièce voisine, où l’odeur du bois se mêle à celle du café, il montre à Joël Klépal son travail : « J’ai un problème de cote… », indique-t-il. À l’établi, le luthier observe et manipule la pièce : « Ce n’est pas si mal, tu n’es pas complètement aux fraises ! Mais il faut pousser l’exigence plus loin. » Joël Klépal accueille Titouan Neau en stage pendant trois semaines dans son atelier du onzième arrondissement parisien. Lui-même diplômé de l’École nationale de lutherie de Mirecourt, il a à cœur de prendre des stagiaires : « Quand j’étais à l’école, j’ai aussi fait des stages et des luthiers ont pris du temps pour moi. Cela me paraît normal de le faire à mon tour, même si avoir un stagiaire n’apporte rien à l’atelier. C’est du temps de formation en plus de mon travail. Je ne délègue rien car je ne fais que de la fabrication, des travaux de haute précision. »

Deux stages

Élève en première année de CAP à l’École nationale de lutherie, au lycée Jean-Baptiste Vuillaume à Mirecourt, Titouan Neau n’a pas encore les compétences nécessaires pour répondre à l’exigence d’un atelier de fabrication. Néanmoins, pour cette année, il doit réaliser deux stages auprès de professionnels. « Pendant le stage, je dois suivre le programme donné par l’école. Ici, je dois réaliser une touche et des têtes de violon, explique Titouan Neau. En stage, l’idée c’est que le luthier nous apporte une vision différente de l’école, qu’il nous apprenne les choses autrement. Ces stages permettent aussi de se rendre compte de la réalité du travail au quotidien. Je vois qu’ici il n’y a pas de place pour l’erreur, pour l’approximation, alors qu’à l’école on se permet de ne pas être parfait. » À la fin de l’année, Titouan Neau devrait obtenir son CAP, puis il continuera pour un diplôme des métiers d’art (DMA), sur deux ans. Pour les promotions d’une douzaine d’élèves chaque année, trouver des stages est plutôt simple grâce au réseau de l’école et aux groupements de luthiers, le Glaaf et l’Aladfi, qui collaborent étroitement avec la seule école nationale de lutherie. Le système d’alternance n’existe pas, « car il trop lourd pour une petite structure. L’investissement en temps pour former les apprentis est colossal et pas du tout rentable. Il faut vraiment les trois années complètes de formation continue pour intégrer la technicité du métier », explique Patrick Robin, membre de l’Aladfi.

Le lycée de Mirecourt

Le lycée Vuillaume est le principal formateur de luthiers en France. Il existe quelques écoles privées, mais aucune ne délivre un DMA. Le métier s’est longtemps transmis par un apprentissage auprès d’un maître, directement en atelier. Les écoles de lutherie commencent à ouvrir dans les années 1970, partout en Europe. Le luthier Dominique Nicosia enseigne depuis 1988 à l’École nationale de Mirecourt. « La principale évolution, c’est l’accès aux connaissances, explique-t-il. Quand j’étais moi-même élève à l’école, nous avions très peu de livres. Aujourd’hui l’accès à la documentation est tellement large, elle permet d’avoir accès à des modèles de références, à des cotes, à lever le voile sur les mystères du vernis… » Mais rien n’a changé pour ce qui fait la base de la transmission : « On part du bois brut, on apprend à utiliser les outils basiques, canifs et rabots, à s’approprier ce savoir pour saisir l’indicible de ce métier qui relève du toucher, de l’expérience personnelle. » Les élèves apprennent les gestes essentiels et fabriquent chaque année un instrument complet. Exigeante et difficile, la formation de l’École serait toutefois, selon des professionnels, moins complète sur les actes de réparation et restauration.

Multiplier les expériences

« Il y a eu des moments, en sortant de l’école, où je me suis un peu sentie démunie, nous raconte Sarah Nauche, luthière diplômée de Mirecourt en 2014. J’avais de très bonnes bases, je connaissais mes outils, mais il faut intégrer toutes les techniques propres à l’atelier, et nous savons très peu de choses sur la restauration et la réparation, qui représente une part énorme de l’activité d’un atelier. » La réparation est peu présente dans la formation proposée à l’école, elle est normalement plutôt vue lors des stages. « Ce manque est identifié depuis des années, nous explique Sylvie Masson, archetière et secrétaire générale du Glaaf. Nous demandons depuis longtemps une année de formation supplémentaire pour la restauration. » Valérie Beausert Leick, proviseure du lycée Vuillaume indique qu’ « une réflexion est ouverte pour créer une formation complémentaire en restauration d’instrument qui se fera davantage en stage ou en alternance. » Mais année supplémentaire ou pas, Sylvie Masson le rappelle : « Ce n’est pas un métier qui s’apprend en quatre ans, mais sur du long terme, il faut des années pour être bon. » Dans ce métier où l’on ne cesse d’apprendre, les jeunes diplômés sont encouragés à multiplier les expériences dans différents ateliers, en France, comme en Europe. Sarah Nauche est ainsi allée à l’Atelier Bauer à Angers, puis à Amsterdam chez Andreas Post pendant trois ans, avant d’atterrir chez Christian Charlemagne à Lyon il y a presque un an. « Dans tous les ateliers où je suis passée, la notion de partage, de transmission était très présente. Dans l’atelier Bauer, qui passe de père en fils depuis 80 ans, je travaillais avec Jacques qui était proche de la retraite, raconte-t-elle. Il a pris beaucoup de temps pour moi et m’a poussée à aller voir comment on travaillait ailleurs. »

Les risques de la crise

Les jeunes diplômés font cependant face à un marché de l’emploi qui a évolué. « Quand je suis sorti de l’École, on était embauchés dans de grands ateliers où nous étions plusieurs à travailler auprès d’un maître luthier, se souvient Dominique Nicosia. Ce type d’atelier devient de plus en plus rare et la tendance est aujourd’hui au petit atelier de une ou deux personnes. En démultipliant le travail, on l’a aussi rendu plus fragile financièrement. » Beaucoup de jeunes luthiers lancent ainsi leur propre structure, souvent via le statut d’auto-entrepreneur. « C’est un statut dangereux, dont certains employeurs abusent, constate Patrick Robin. Ces jeunes veulent vite se lancer dans la fabrication, mais c’est vraiment difficile de faire dans le haut de gamme sans avoir eu d’expérience en atelier auparavant. » Joël Klépal s’inquiète pour les générations bientôt diplômées car, face à la crise, la frilosité à embaucher sera plus grande. Il a lui-même freiné les projets d’extension de son atelier. « Personne n’attend un luthier aujourd’hui et je pense que ce sera peut-être plus compliqué de trouver un employeur dans ce milieu qui s’est individualisé, et spécialisé », estime-t-il.
Pour autant, le nombre de luthiers se lançant dans la fabrication a augmenté ces dernières années et cela ne se fait pas au détriment de la qualité. Le prix exorbitant des instruments anciens a ravivé l’intérêt des musiciens pour des instruments neufs.
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