Les compositeurs se fédèrent

Thomas Vergracht 26/02/2021
Il aura fallu le Covid et un arrêt total des concerts pour que les compositeurs s’unissent. Ils ont formé non pas une, mais deux structures : une Fédération et un Syndicat. Quels sont leurs enjeux et leurs fonctionnements ?
Initiée par le tandem de compositeurs Benoît Menut et Jean-Louis Agobet, la Fédération a été lancée le 25 mai dans une tribune parue dans La Lettre du Musicien. Association loi 1901, elle est, selon Jean-Louis Agobet « née d’une attente institutionnelle très forte. Le ministère de la Culture était en attente d’avoir un interlocuteur pour évoquer les sujets liés à la création musicale. »

Au-delà des clivages

La Fédération se veut être un regroupement au-delà des clivages esthétiques, uniquement occupé à défendre « l’artisanat » de l’écriture. Et Benoît Menut de poursuivre : « Parmi les membres, tout le monde se reconnaît dans un même métier, un même artisanat, celui des écritures du sonore. » Opposé au dogmatisme, Benoît Menut poursuit : « Il existe des compositeurs de musique de films qui se lancent dans la musique contemporaine, ou d’autres qui viennent du jazz. En impulsant la Fédération, on prend le train en marche, on ne le regarde pas passer. » Ainsi, trouve-t-on dans la liste des 175 membres fondateurs des représentants des différents styles, des “néo-tonaux” aux posts Bouléziens en passant par les spectraux.
Menut et Agobet n’en sont pas moins réalistes. « Le but est de promouvoir la musique contemporaine, de se faire connaître et de donner envie. » La dimension pédagogique s’avère essentielle dans la démarche de la Fédération. « Nos musiques s’exportent à l’étranger, il faut maintenant se faire connaître à l’intérieur de nos frontières. Il faut que l’on devienne tendance ! »

Commandes d’urgence

Plusieurs dossiers sont sur la table de la Fédération, à commencer par la mise en place d’un dispositif d’urgence de commandes publiques pour les compositeurs. « C’était une demande spécifique du président de la République », nous précise Jean-Louis Agobet. En lien avec la Direction Générale de la Création Artistique (DGCA) et la Maison de la Musique Contemporaine (MMC), la Fédération est actuellement en train de mettre sur pied un projet de commandes à des centaines de compositeurs de courtes pièces, dont le service public assurera la diffusion. Car les membres de l’association s’interrogent également sur le glissement progressif du répertoire contemporain du hertzien au web. « Nous n’avons rien contre le web, mais il est beaucoup moins rémunérateur que les ondes pour les artistes, et c’est un problème. » Revendiquant leur statut d’association, le duo précise bien que la Fédération « sera une force de dialogue, et pas un syndicat. Nous serons en lien étroit avec les syndicats historiques que sont le SNAC et l’UNAC, qui ont un grand niveau d’expertise dans leur domaine. »

Parité

Quant à la structure de l’association, elle se met en place progressivement. La première assemblée générale s’est tenue le 17 février avec les membres fondateurs, mettant ainsi en place les premiers dispositifs juridiques. La première assemblée générale “réelle” aura quant à elle lieu en juin. Aussi, le duo d’impulsion de cette Fédération a d’ores et déjà prévenu qu’il ne se présenterait pas aux instances dirigeantes de l’organisation. « Il fallait quelqu’un pour donner l’impulsion, ce que nous avons fait. Mais nous voulons donner toute latitude à la communauté des compositeurs pour développer les projets. De plus, nous sommes fiers de dire que notre CA sera paritaire, ce sera inscrit dans les statuts de l’association. La parité ça ne se dit pas, ça se fait », conclut Benoît Menut.

Structuré

Organisation professionnelle structurée elle aussi sous le statut d’association loi 1901, le SMC (Syndicat français des compositrices et compositeurs de musique contemporaine) est né sous les mêmes auspices confinés que la Fédération. « Durant le confinement de mars, c’est à la suite d’un appel de Pierre Jodlowski que je me suis rendu compte qu’individuellement nous écrivions au ministère, mais que si nous n’étions pas unis, nos combats individuels ne servaient à rien. Il était nécessaire de fonder un syndicat », nous dit son président et fondateur, le compositeur Philippe Hurel. « Le métier se porte mal, et la précarité est incroyable. Si l’on additionne les commandes mal payées, les subventions de la Sacem de plus en plus faibles et la mauvaise gestion des organismes chargés du recouvrement des cotisations sociales, de nombreux compositeurs se retrouvent pris à la gorge. » « Le SMC est déjà fortement structuré : les premières assemblées générales ont eu lieu et le conseil d’administration ainsi que les groupes de travail se réunissent régulièrement », nous déclare son président.

Décentralisation

Parmi les dossiers brûlants sur la table du syndicat : les aides à l’écriture d’œuvre musicale originale ainsi que le soutien aux compositrices et compositeurs pendant la crise du Covid. Concernant les aides à l’écriture, une grande attention est portée à la présence plus forte des compositrices et compositeurs au sein des commissions d’attribution qui se tiennent désormais en région : « Il faut que cette décentralisation se passe le moins mal possible », poursuit Philippe Hurel. Le SMC œuvre également à la mise en place d’un code de bonne conduite visant à garantir un montant minimal pour les commandes. Enfin, la structure informe l’ensemble de ses membres sur toutes les questions juridiques afférentes à la profession.

Adhésion

Pour Philippe Hurel, le meilleur moyen de développer le SMC « reste les adhésions », 140 à l’heure actuelle. Le président de la structure nous affirme « qu’il n’est pas question d’esthétique, nous nous rejoignons simplement sur une pratique commune, celle de la musique contemporaine. Si l’on prend l’exemple des compositeurs pour le cinéma, ces musiciens n’ont pas les mêmes besoins. Nous défendons des musiques qui ne sont pas commerciales. »
Pour Estelle Lowry, directrice de la MMC, association dédiée au développement de la musique contemporaine en France : « C’est important que les compositeurs se soient rassemblés. Les deux structures ont les mêmes intérêts. » Toutefois, elle constate que c’est une manière de penser la musique qui les sépare : « Si l’on résume en quelques mots l’esprit de ces deux structures, l’une défend un secteur et un répertoire (le SMC), et l’autre promeut le métier d’artisan de l’écriture (la Fédération). »

Quant au réseau Futurs Composés dirigé par Nadia Ratsimandresy, il offre une autre vision des choses. « Futurs Composés regroupe à la fois des compositeurs, des interprètes, des salles de concert, des Centres nationaux labellisés, ou des festivals dans le but de faire vivre cet écosystème de la création », nous dit sa présidente. C’est donc de manière logique que la Fédération et le Syndicat sont en liaison avec l’organisation. « Nous sommes partie prenante d’un groupe de travail commun au Centre national de Musique avec la Fédération et le Syndicat. » Mais Futurs Composés attend surtout que les deux structures se mettent en place de manière plus avancée : « En ce moment c’est un peu l’urgence de la sauvegarde. Mais il faut prendre le temps pour penser l’après. Et il faut que ça se fasse maintenant. »
Un même défi pour des acteurs désormais multiples.
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