Musiques pour piano

Alain Pâris 26/02/2021
Découvertes, transcriptions, fonds de répertoire remis sur le métier, l’édition musicale en matière pianistique reste foisonnante malgré la crise.
Pendant au moins un siècle et demi, les œuvres de Chopin n’ont fait l’objet d’aucune controverse musicologique. Les premières éditions françaises faisaient figure de référence, jusqu’au jour où interprètes et musicologues firent remonter à la surface des variantes importantes trouvées dans des éditions d’élèves de Chopin annotées par lui-même ou dans des premières éditions étrangères.

Polonaises

L’histoire des Polonaises couvre l’ensemble de la vie de Chopin, depuis son enfance (il n’avait que sept ans lorsqu’il composa la première) jusqu’à la Polonaise-Fantaisie (trois ans avant sa mort). On a pu découvrir les Polonaises de jeunesse il y a presque un demi-siècle grâce à l’édition Henle, qui regroupait pour la première fois les seize Polonaises de Chopin. La nouvelle édition établie par Christian Ubber pour Wiener Urtext Edition va plus loin : 16 + 3.
Trois d’entre elles (op. 71/2, 71/3 et la Polonaise militaire) sont présentées dans deux versions, car lorsque les variantes étaient trop importantes, l’éditeur a opté pour deux présentations distinctes. À l’interprète de faire son choix. Toutes les sources consultées n’étaient pas accessibles à l’époque des éditions précédentes, ce qui ouvre des horizons nouveaux qu’approfondissent les passionnantes « Notes sur l’interprétation » de Christian Ubber, avec notamment les conseils de Liszt à ses élèves sur l’op. 40 et l’op. 53.
Dans sa nouvelle édition de la Barcarolle de Chopin (Bärenreiter), Wendelin Bitzan se réfère aussi aux trois éditions d’origine (Paris, Londres, Leipzig), avec toujours le choix crucial entre variantes et fautes de copie. La position des liaisons et des accents est toujours source d’ambiguïté qu’éclairent parfois les deux éditions d’élèves annotées par Chopin. Accords arpégés, notes identiques liées, donc non rejouées… les pianistes qui pensaient connaître la Barcarolle auront certainement envie de se remettre en question.

Transcriptions

L’art de la transcription a toujours attiré les grands pianistes, de Liszt à Myra Hess en passant par Busoni ou Kempff. Après la période de purisme de la fin du siècle dernier, la transcription a retrouvé ses lettres de noblesse grâce à des interprètes qui s’inscrivent dans la lignée de leurs aînés. Alexandre Tharaud a été l’un des premiers à rejouer la musique des clavecinistes français au piano. Le voici transcripteur à présent, au service de quelques chefs-d’œuvre du répertoire symphonique. Dans le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, il s’attache surtout à trouver des couleurs pianistiques qui correspondent à celles de l’orchestre, notamment en remplaçant les batteries des cordes par de légers arpèges dont la transparence correspond mieux au doux frottement de l’archet. Il est difficile de trouver une alternative aux longues phrases sostenuto de la flûte. Seul un tempo plus allant permet de rester dans l’esprit initial. L’Adagietto de la 5e Symphonie de Mahler pose le même problème des sonorités soutenues. Ici, c’est davantage une adaptation qu’une transcription que propose Alexandre Tharaud. Pour compenser le sostenuto des cordes que le piano ne saurait reconstituer, il use d’un bel artifice en dédoublant les arpèges de la harpe, ce qui met l’harmonie au premier plan et immerge la ligne mélodique, quitte à oublier certains contrechants pas toujours fondamentaux (Lemoine éditions).

Raretés

Au rayon des découvertes, l’éditeur lyonnais Symétrie nous propose deux concertos pour piano de contemporains mal connus de Beethoven, le Tchèque Anton Reicha et le Français Hyacinthe Jadin. Sept ans les séparent. Le premier vit à Vienne lorsqu’il compose son Concerto pour piano en mi bémol majeur (1804), avant de se fixer à Paris où il passera les trente dernières années de sa vie comme professeur au Conservatoire (Berlioz y fut l’un de ses élèves). Le second est un enfant prodige qui mourra prématurément à l’âge de vingt-quatre ans, après avoir échappé à la guillotine, joué dans la Garde nationale et fait partie du corps enseignant du Conservatoire de Paris dès sa fondation. Son Concerto pour piano n° 2 en ré mineur a été édité en 1803, peu après sa mort. C’est la source sur laquelle semble s’appuyer Jérôme Dorival pour cette nouvelle édition, très soignée. Le concerto de Reicha n’avait apparemment jamais été publié. Michael Bulley est parti du manuscrit conservé à la BNF, auquel il manquait 44 mesures jusqu’à une récente découverte qui a permis de le compléter. Le travail éditorial a unifié nuances et articulations dans une optique d’exécution homogène. Le rapprochement de ces deux concertos prêche en faveur de l’imagination et de l’élégance de Jadin car la maîtrise de l’écriture trop évidente de Reicha masque bien souvent son inventivité. Jadin donne une impression de transparence qui valorise la partie soliste, même si l’écriture des cordes en notes répétées dans les tutti a ce côté un peu laborieux qu’on retrouvera dans les concertos de Chopin.

Élegance viennoise

Leopold Koželuch est bien connu des apprentis pianistes pour les sonates faciles avec lesquelles ils ont fait leurs premiers pas. Mais il serait injuste de réduire ce musicien à une si mince littérature. Celui qui fut le successeur de Mozart à la Cour de Vienne a composé une cinquantaine de sonates pour le piano qui marquent la transition entre le style classique et le préromantisme. De l’édition intégrale urtext réalisée par Christopher Hogwood, Bärenreiter a tiré un cahier de six sonates faciles qui constituent une belle entrée en matière dans cet univers de l’élégance viennoise.

Autre publication tirée d’une édition monumentale : les quatre dernières sonates pour piano de Schubert, regroupées dans un même recueil (les trois dernières existaient déjà en volumes séparés). À l’origine, ces urtext faisaient partie d’un volume relié de la « New Schubert Edition » de Bärenreiter, avec un abondant appareil critique, des esquisses et des ébauches de versions alternatives. Dans cette nouvelle présentation simplifiée, Walburga Litschauer a opté pour une édition plus pratique que scientifique avec le seul texte définitif des sonates dans une nouvelle gravure plus lisible et une étude assez développée de Mario Aschauer sur l’interprétation, qui se réfère notamment aux conseils de Czerny. Les éléments musicologiques sont accessibles sur le site de l’éditeur.
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