"Fonderies d’acier" de Mossolov

André Peyrègne 26/02/2021
Le compositeur russe met en musique l’ambiance d’une usine métallurgique. Un chef-d’œuvre d’orchestration.
« Camarades de l’Association pour la Musique contemporaine russe, nous accueillons aujourd’hui Alexandre Mossolov ! » Applaudissements des membres présents. « Notre nouvel arrivant est né à Kiev ; a vécu une jeunesse révolutionnaire ; a travaillé au secrétariat du Parti ; a été dans la cavalerie contre les armées blanches ; a étudié auprès de Prokofiev, Igoumnov, Miaskovski. Nous allons lui demander ce qu’il peut composer pour notre concert de célébration du dixième anniversaire de notre Révolution, le 4 décembre 1927. Sont déjà programmées la Deuxième symphonie du camarade Chostakovitch et la cantate Octobre du camarade Roslavets. » « Camarade président, répond Alexandre Mossolov, je peux reprendre une partie de mon ballet Acier qui n’a jamais été joué. Elle s’appelle Fonderies d’acier et évoque l’ambiance d’une usine métallurgique. » Approbation de l’assistance.

Plan industriel

L’URSS, à l’époque, élaborait son nouveau plan industriel. Lénine mort depuis deux ans, Staline prenait le pouvoir après avoir écarté Trotsky. Il voulait favoriser le développement des industries lourdes.
En matière de musique descriptive, Mossolov avait deux exemples : Pacific 231 d’Honegger (1923) dans laquelle l’orchestre évoque la marche d’une locomotive, et le ballet Pas d’acier de Prokofiev, datant de 1925, composé à la demande de Diaghilev.
Le résultat fut impressionnant. Les Fonderies d’acier durent trois à quatre minutes. Sur une mesure à quatre temps, on est entraîné dans un univers dantesque. Un foisonnement de formules tournoyantes aux cordes et voilà les machines qui se mettent en route. Surgissent les vociférations des cuivres, les stridences des violons. Les instruments s’ajoutent les uns aux autres au-dessus des coups de grosse caisse. On imagine le bruit des bielles qui vont et viennent, des turbines qui tournent, des courroies qui entraînent, des marteaux qui frappent. Comme l’acier, l’orchestre entre en fusion. Un vacarme général s’installe. Apparaît alors aux cors un thème de marche héroïque : n’est-ce pas le chœur des ouvriers qui participent au progrès de leur pays ?

Musique concrète

Soudain cesse le brouhaha des cordes, laissant à découvert les interventions métalliques des trompettes et des cuivres. Deux plans sonores s’opposent : les instruments aigus et les instruments graves. Les vents, la grosse caisse, les cymbales se heurtent aux cuivres, en syncopes. Un martèlement des timbales et voilà les machines qui redémarrent. Une fois celles-ci relancées, on entre dans la troisième partie de l’œuvre. On imagine un décor infernal d’étincelles et de chaudrons géants débordants de lave. L’orchestre est poussé à l’incandescence au son des percussions métalliques, parmi lesquelles une plaque de tôle que l’on frappe. On entre ici dans le domaine de la « musique concrète ». La musique s’accélère. Dernière accroche du cor et de la trompette et violent accord final.

Disgrâce

Mossolov est colossal. Voilà le héros du symphonisme industriel ! Mais le monde soviétique est ainsi fait que les héros d’un jour sont bannis le lendemain.
Mossolov tomba en disgrâce dans les années 1930, lorsque l’Association pour la Musique contemporaine fut absorbée par l’Union des compositeurs soviétiques.
« – Camarades, nous allons parler aujourd’hui de la musique descriptive.
- Celle de Mossolov ?
- De qui ? Tu as dis de qui, camarade ? J’ai mal entendu… »
Mossolov n’existait plus…
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