Covid-19 : Répéter sans concert prévu

Mathilde Blayo 02/03/2021

L’Orchestre de chambre de Paris met en place des sessions de travail, même sans captation finale. Olivia Hughes, violon solo de l’orchestre, et le chef et violoniste Julien Chauvin, qui anime ce type de sessions auprès de plusieurs orchestres, nous parlent de ces temps de travail inédits pour les formations.

Comment est venue l’idée de ces sessions de travail, sans but final de concert ?

Julien Chauvin : Je devais diriger des concerts avec l’Orchestre de chambre de Paris, qui ont été annulés, mais l’orchestre avait vraiment une volonté de travailler sur le style, sur ce répertoire historique. Alors nous avons imaginé une séance avec les instrumentistes à corde au mois de novembre où je suis venu avec des archets classiques. Nous avons réitéré la session de travail avec les vents en plus au mois de février, pendant laquelle nous avons étudié une pièce entière. J’ai aussi animé des sessions avec l’orchestre du Gürzenich à Cologne, j’irai à Cannes fin mars… Ce ne sont pas du tout des choses que j’ai fait avant la crise du Covid. Pour les orchestres permanents, ces séances de travail ne sont pas faciles à organiser en temps normal.

Olivia Hughes : Nous sommes normalement toujours pris par le temps, par les répétitions, par les concerts. Là, notre direction a su employer le temps que nous avons pour souder le groupe. Nous avons tous ensemble réfléchi à ce que nous pourrions faire pour combler le vide de toutes ces dates annulées. Tout le monde dans l’orchestre n’était pas familier de l’archet classique et cette session avec Julien Chauvin a permis à plusieurs musiciens de découvrir quelque chose. Certains se sont ensuite tournés vers des luthiers, pensent à en acheter. C’était vraiment une grande richesse de pouvoir aborder cela. Les notions de couleur, de timbre, on en parle peu dans nos études. C’est une ouverture d’esprit qui est cohérente avec ce que l’on recherche dans notre couleur d’orchestre.

Est-ce difficile de se mettre au travail sans but précis de représentation ?

Julien Chauvin : Lors de la première séance avec l’Orchestre de chambre de Paris, en novembre, j’avais exigé que, pendant nos trois jours de travail, il y ait un moment de prestation. Nous sommes venus habillés, debout, nous avons été filmés. Je trouvais que c’était un peu difficile de ne rien concrétiser. Puis finalement en février nous n’avons fait que travailler, à Cologne aussi… C’est difficile pour nous de se dire qu’on travaille sans avoir un concert comme objectif, mais ce n’est pas du travail pour rien. On s’enrichit de ces moments.

Olivia Hughes : L’enthousiasme est un peu amoindri quand il n’y a pas de but précis. Il y a aussi un certain relâchement mais cela fait toujours du bien de sentir qu’on fait toujours partie d’un collectif, de partager la musique ensemble. C’est une grande chance de pouvoir découvrir ou approfondir les choses. Nous avons l’immense chance d’être salariés alors nous devons profiter de ce statut pour faire quelque chose de constructif.

Ces sessions de travail pourraient-elles durer après la crise ?

Olivia Hughes : Nous avons prévu de faire une session de travail sans chef en avril, seulement avec l’orchestre pour que nous communiquions entre les pupitres. Il y a parfois, avec l’urgence de notre travail, des manques de communication entre les groupes de musiciens, des frustrations, des choses qui ne sont pas forcément dites et nous avons pensé que c’était aussi le moment pour mettre tout cela sur la table, pour trouver des compromis. Ce sera un vrai temps d’échanges entre musiciens. Je pense que dans le cadre de cette crise c’était opportun de saisir ces moments perdus pour travailler sur le groupe. Ce sont des choses qu’on a l’habitude de faire en quatuor. Mais pour l’orchestre, en temps normal, je crois que nous n’avons pas vraiment le choix de faire l’impasse sur ces moments… D’autant qu’avec un chef qui nous plaît, très incarné, avec une vraie vision, nous pouvons aller très loin très vite, toucher à une jouissance musicale très grande, sans avoir besoin de session de travail particulière. C’est parfois plus avec la musique contemporaine qu’on aimerait avoir plus de temps, pour vraiment rentrer dans l’œuvre.

Julien Chauvin : Les orchestres ne sont pas du tout habitués à ça. Dans les entreprises il y a de la formation continue, il y a toujours la possibilité de se former. Ce qui est très rare en orchestre et c’est une idée qui n’est pas évidente à appréhender pour un musicien. Pourtant je pense que ces sessions que nous faisons cette année devraient pouvoir se garder. Il y a une réelle demande des musiciens de toucher du doigt un style, de rentrer dans une analyse et une compréhension de la musique baroque ou classique, que souvent ils n’ont pas pu aborder avant. Je crois que cette crise nous permettra de faire changer certaines choses de manière positive. C’est le moment de s’interroger sur plein de questions liées à la vie d’un orchestre permanent.

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