Birmanie : de la musique contre la junte

Mathilde Blayo 04/03/2021

Depuis le coup d’état militaire le 1er février dernier, des milliers de Birmans manifestent dans le pays pour réclamer le retour de la démocratie, malgré une répression meurtrière. Les artistes, et parmi eux les musiciens, ont joué un rôle important dans les mobilisations.

Dans les premiers jours qui suivirent l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, cheffe du gouvernement birman, par les militaires, le bruit et la musique ont permis à la population de se regrouper. Tous les soirs, à 20h, qui est aussi pour eux l’heure du journal de la télévision officielle, les Birmans se sont mis à taper sur les casseroles et les poêles pour manifester leur colère et leur union. « C’est la révolution des tambours ! », nous explique Kyaw*, un jeune birman qui souhaite rester anonyme. Il aspire à une Birmanie démocratique : « J’ai connu la junte pendant les 17 premières années de ma vie, puis nous avons élu notre gouvernement en 2015. Je connais la différence entre ces deux régimes, je connais le goût de la démocratie et je ne veux pas de retour en arrière. »

Une nouvelle forme de mobilisation

Avec une vingtaine de camarades, ils sont descendus dans la rue avec des tambours. La plupart d’entre eux ne sont pas musiciens, ils jouent au lycée pour accompagner les équipes de football mais se sont emparés de ces instruments pour motiver la foule. « Nous réunissons les gens, nous chantons. Nous créons des cercles dans lesquels des discours peuvent être donnés », explique Kyaw.

La musique a été un outil de mobilisation de la population et d’expression des revendications, comme l’explique Phoe Pyae, premier violon de l’orchestre national birman : « Au lieu d’avoir une manifestation habituelle en déambulant, avec des cris et des discussion, nous nous sommes arrêtés, et nous avons chanté. La musique a vraiment changé notre façon de manifester » Phoe Pyae a réunit des amis musiciens et ses élèves, avec lesquels ils est allé jouer pour les manifestants. Violoncelles, contrebasses, violons et flûtes entonnaient alors des airs populaires et révolutionnaires réclamant le retour de la démocratie. « Jouer dans la rue n’est pas facile et dangereux car si la police charge nous avons nos instruments, fuir est compliqué. On doit faire attention aux endroits où on joue, aux moyens de partir vite, explique le violoniste. Mais en tant que musicien, c’est aussi mon devoir de donner ce que j’ai aux manifestants qui sont fatigués et ont besoin de courage. » De nombreux autres musiciens étaient présents dans les rues lors des premières semaines de mobilisation, comme l’orchestre de jeunes, « Génération Z MM ». Armés de leurs violons et trombones, cette génération Z1 poursuit la longue tradition birmane de chants de manifestation. Des chants de révolte déjà interdits par la junte en 1988.

Désobéissance civile

Mais depuis nos premiers échanges avec Kyaw et Phoe Pyae, la répression a pris un tour sanglant. Depuis le dimanche 28 février, les militaires tirent à balles réelles, faisant 18 morts ce jour là. Mercredi 3 février, au moins 38 autres ont été tués. Mais la violence de la junte se heurte au pacifisme des manifestants, comme nous l’expliquait Phoe Pyae : « Nous avons rejoint le mouvement de désobéissance civile, le CDM, c’est notre seule arme. Le secteur privé se mobilise, avec de plus en plus de grèves des cheminots, des transporteurs routiers. Elles se multiplient et il faut maintenant que le secteur public rejoigne le mouvement. Je suis sûr que l’on peut gagner. » Phoe Pyae, s’il manifeste toujours, ne joue plus dans les rues aujourd’hui, le danger est trop grand « mais les gens chantent encore. » Kyaw ne tape plus non plus sur son tambour « mais bien sûr je suis dans la rue, nous livrons bataille maintenant. »
Sur les réseaux sociaux, les manifestants et leurs soutiens à travers le monde continuent d’utiliser la musique pour se donner du courage, reprenant partout la chanson Révolution, écrite par les jeunes Birmans de « Génération Z MM » : « Avec les os, la chair et le sang de nos jeunes, nous allons défaire le dictateur. La peur ne m’enchaînera pas, le peuple est prêt pour la bataille.... »

*Le prénom a été modifié.

1 La génération Z comprend les personnes nées entre 1997 et 2010.

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