Des ensembles qui refusent le livestream

Mathilde Blayo 17/03/2021

Alors que les captations de concert et vidéos musicales fleurissent sur tous les espaces numériques depuis près d’un an, des ensembles refusent d’adopter ces techniques.

« Ça s’est imposé très vite à nous dès le premier confinement : on s’est tout de suite dit qu’on ne voulait pas faire ça ». Violaine Dufès, directrice artistique du Concert impromptu se souvient de l’opposition générale de l’ensemble aux vidéos sur internet ; d’abord des montages avec les musiciens jouant isolés chacun chez soi, puis des captations de concert dans des salles vides. « Pour nous, le sens du concert c’est la communion des émotions et des sensations, explique Violaine Dufès. En plus, la conception d’un son acoustique est centrale dans notre travail et la vibration, la réalité physique du son est fausse dans les livestream. Ceci d’autant plus si le streaming n’est pas fait de façon très professionnelle, ce qui coûte très cher et tous les ensembles ne peuvent pas se l’offrir. Le livestream creuse encore le fossé entre les ensembles indépendants et les structures nationales, celles qui ont les moyens de payer des bonnes captations. » L’avis des musiciens du Concert impromptu est partagé par Jean-Christophe Frisch, directeur de l’ensemble Le Baroque Nomade. Pour lui, cette numérisation de la création musicale et du spectacle avait commencé avant le Covid, mais a été accélérée par la crise : « j’ai l’impression que le concert devient une activité comme une autre pour des musiciens dont le cœur de métier devient la communication. Mon métier est en train d’être transformé pour devenir un métier de fabricant de contenu pour réseaux sociaux. Mais pour moi le sens de mon métier, c’est l’immédiateté. Je défends depuis longtemps l’idée que la musique baroque est une musique de l’instant. »

Renoncer à « garder le lien » ?

L’un comme l’autre, ils ont entendus les arguments de la scène musicale française qui recourt massivement à la captation : garder le lien avec le public, rester visible, renouveler le public en allant chercher de plus jeunes auditeurs. « Mais c’est une façon biaisée de penser car le public n’est pas le même en ligne : ce ne sont pas les personnes qui nous suivent sur Instagram qui viennent au concert », considère Jean-Christophe Frisch. D’autant que « les personnes qui regardent ces vidéos chez eux ne vivent pas une expérience de concert. Cela leur donne une mauvaise idée de ce qu’est une performance artistique musicale », rajoute Violaine Dufès. « Avec ces vidéos, on ne conquiert pas ces spectateurs pour notre vrai métier qui est celui des concerts. Je peux avoir des milliers de fans sur une vidéo Instagram d’une minute, mais ce n’est pas ça mon métier. Une cantate de Bach, une symphonie de Mozart, ça n’est pas un petit extrait avec de belles images sur les réseaux sociaux… », rappelle Jean-Christophe Frisch. Autant d’éléments qui montrent qu’il est préférable pour Violaine Dufès « d’aller jouer dans les écoles avec des enfants qui ressentent les vibrations du son plutôt qu’avoir 5000 vues sur internet. »

Les alternatives

Le Concert impromptu n’est pas resté inactif depuis un an, malgré le refus du livestream. Une newsletter hebdomadaire a permis de maintenir un lien avec le public. « Nous avons aussi réalisé des petites vidéos, mais plutôt didactiques : des interviews sur les secrets de fabrication des anches de basson, sur nos programmes musicaux, sur l’actualité…, rapporte Violaine Dufès. Quand on a vu que la situation allait durer, après l’été, nous nous sommes mobilisés avec nos partenaires pour continuer à aller dans les écoles faire des ateliers avec les enfants. » Les musiciens ont continué à répéter pour maintenir leur niveau et ont pu préparer des programmes à jouer à l’extérieur en attendant les beaux jours. Le Festival Barbacane, organisé par l’ensemble, devrait ainsi se tenir dans la ville d’Ivry-sur-Seine du 12 au 16 avril. Le Baroque Nomade aussi a continué à travailler pendant cette année de crise sanitaire et attend aujourd’hui de pouvoir jouer pour le Festival OuVERTures. Organisé par la FEVIS et une quinzaine d’ensembles, le festival devrait faire sa deuxième édition cet été en proposant dans les parcs et jardins d’Ile-de-France, des concerts gratuits. « Nous prenons le contrepied des réseaux sociaux avec ce festival en allant jouer dans des endroits où le public n’est pas là pour ça, raconte Jean-Christophe Frisch. Dans un parc à Bagnolet, des passants s’arrêteront, écouteront un vrai concert et c’est par ce biais là qu’on les attrape, pas par Facebook et Instagram. »

La vraie vie musicale retrouve doucement ses marques mais, pour autant, les directeurs du Concert impromptu comme du Baroque Nomade signalent tous les deux « des aides du CNM qui facilitent les captations. Mais pourquoi ne pas utiliser cet argent pour favoriser des projets avec un vrai public, en école, en hôpital ? » s’interroge Violaine Dufès. Pour le Festival OuVERTures, la FEVIS et les ensembles participant ont demandé des fonds au CNM dans le cadre du programme de soutien à la diffusion alternative, une demande refusée.

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