Au Congo, fusion entre musique et religion

Antoine Pecqueur 30/03/2021
Après avoir créé un orchestre symphonique, l’Église kimbanguiste construit à Kinshasa un conservatoire. Cette religion congolaise, qui fête son 100e anniversaire, est devenue un acteur majeur de la musique en Afrique centrale. Au même moment, la Chine finance le projet d’un nouveau complexe culturel. Des enjeux d’influence.

En arrivant dans le quartier de Ngiri Ngiri, la rumba congolaise, diffusée dans la moindre échoppe de Kinshasa, laisse place à un autre répertoire : l’Orchestre symphonique kimbanguiste est en train de répéter la Cinquième Danse hongroise de Brahms. Les musiciens jouent au milieu des ouvriers, dans un bâtiment encore en construction. Sur cinq niveaux, le futur conservatoire kimbanguiste doit ouvrir ses portes au plus tard en juin. « Nous testons l’acoustique des salles, nous dit le chef d’orchestre Armand Diangienda, fondateur et directeur musical de l’orchestre et du conservatoire. Pour créer la meilleure sonorité, nous avons utilisé beaucoup de bois. Nous avons la chance de bénéficier de nombreuses essences dans la forêt du bassin du Congo » (NDLR : le deuxième massif tropical au monde après l’Amazonie.) Au sous-sol, c’est le chœur qui répète des pièces de musique sacrée, au milieu du bruit des scies sauteuses. Et à l’extérieur s’entraînent les ensembles à vents, avec les flûtes traditionnelles.

Ouvriers bénévoles

Entouré de maisons en tôle, le long d’une rue en terre battue, ce nouveau bâtiment vient remplacer un ancien hôtel miteux, longtemps dédié à la prostitution.

 

« Nous n’avons pas voulu construire le conservatoire à Gombe, dans le centre de Kinshasa, mais ici, pour mieux toucher les populations les plus variées », poursuit Armand Diangienda. Il dirige une équipe d’une cinquantaine d’ouvriers, tous bénévoles, issus de la communauté kimbanguiste : « Nous n’avons que deux professionnels sur le chantier. Nous avons construit nous-mêmes les échafaudages en bois, car ceux en métal auraient été bien trop chers. » Les ouvriers, sans protection, s’activent pour que le bâtiment puisse ouvrir au plus vite pour les festivités du centenaire de la naissance de l’église kimbanguiste.

Figure anticoloniale

Cette communauté a été fondée par une figure de l’anticolonialisme, Simon Kimbangu, qui passa près de trente ans en prison pour s’être opposé à la présence belge. Sa religion, aujourd’hui la troisième du pays, mêle inspiration chrétienne et identité africaine, et a pour spécificité de conférer à la musique un rôle primordial. « Pour nous, chanter, c’est prier deux fois », nous confie Heritier Mayinki, violon solo de l’Orchestre, avant de préciser que « Simon Kimbangu jouait déjà lui-même de la flûte traditionnelle. Puis son fils a poursuivi sur cette voie en créant des fanfares et des chorales. » Armand Diangienda, qui est l’un des petits-fils de Simon Kimbangu, a ensuite créé en 1994 l’Orchestre symphonique. Chaque répétition s’ouvre par une prière, et les musiciens doivent laisser leurs chaussures à l’entrée de la salle, comme un rite sacré.

Antoine Malungane, responsable de la production et ancien contrebassiste, se souvient des débuts de l’Orchestre : « Nous n’étions qu’une dizaine. Pour fabriquer les cordes des violons, nous utilisions alors des rayons de vélos ! » Au fil des années, l’Orchestre s’est étoffé, a bénéficié de partenariats avec l’étranger (notamment en France, avec le Conservatoire d’Évry) et a même commencé, à partir de 2013, à faire des tournées en dehors des frontières de la République démocratique du Congo. Les musiciens, bénévoles, répètent près de trois fois par semaine. Et aujourd’hui, tous les instruments sont représentés, jusqu’à la harpe : « Je suis la seule harpiste du pays, nous dit Florsi Diatezua. Comme il n’y a pas de professeur ici, j’ai appris avec un violoniste et en regardant sur internet. »

La pédagogie dès cinq  ans

La formation des musiciens est devenue le nouvel enjeu de la communauté. Après avoir donné pendant de nombreuses années des cours dans sa maison ou dans la rue, Armand Diangienda va donc désormais bénéficier d’un lieu ad hoc. Avec des salles de cours, un studio d’enregistrement et même un étage dédié à l’accueil de professeurs étrangers, qui pourront être hébergés sur place. Les élèves devront-ils être issus de familles kimbanguistes ? « Nous accueillerons tous les élèves, peu importe leur confession, et à partir de l’âge de 5 ans, ce qui est complétement nouveau ici en Afrique centrale. Les instruments seront prêtés aux élèves », précise Armand Diangienda, qui dit s’être inspiré aussi bien du Sistema vénézuélien que de Demos.

Jusqu’alors, le seul établissement de Kinshasa dédié à l’enseignement de la musique était l’Institut national des arts. Mais sa filière musicale n’est accessible qu’à partir de 13  ans, et la majorité des étudiants y viennent après le baccalauréat. Situé à Gombe, il a été fondé par Mobutu en 1967. « La particularité est que nos élèves apprennent à la fois dans leur cursus un instrument classique et un instrument de musique traditionnelle », nous explique Jean-Romain Malwengo, le directeur de la section musique, avant de préciser que « si, au début, les professeurs étaient belges ou bien d’Europe de l’Est, aujourd’hui ils sont congolais ». Plusieurs enseignants de l’Institut national sont aussi membres de l’Orchestre kimbanguiste.

Chinafrique

Mais la concurrence entre les deux institutions risque de monter d’un cran à partir de l’année prochaine, lorsque l’Institut national des arts intégrera son nouveau bâtiment. Ce vaste équipement, situé en face du Parlement, a été offert à la RDC par la Chine. Un cadeau loin d’être désintéressé : Pékin est le premier partenaire commercial du pays, exploitant ses ressources minières. Devant les palissades opaques, le chef de chantier nous interdit de pénétrer sur le site. À l’extérieur, de vastes panneaux vantent l’édification du plus grand complexe culturel d’Afrique centrale. Émile Ngoy, professeur d’économie à l’université de Kinshasa et ancien ministre de l’Économie et de l’Éducation supérieure, souligne que « la Chine construit ici des bâtiments pour marquer son empreinte, comme l’avaient fait dans le passé les colons belges ». Dans son atelier d’artiste, situé dans les anciennes usines de textile d’Utexafrica, le peintre Vitshois Bondo met en garde : « Les Chinois construisent des équipements, mais après, c’est à nous de les faire vivre. Or regardez le musée d’Art moderne, construit par la Corée du Sud : aujourd’hui, il sert surtout à accueillir des mariages ! » Outre les infrastructures, Pékin offre également des bourses aux jeunes musiciens congolais. Le tromboniste Honoré Diakanoua, qui a passé plusieurs années de formation à Shanghai, en garde un souvenir mitigé : « Mon professeur ne parlait que chinois. Parfois je ne comprenais même pas quand le cours était fini… »

Opération séduction

Face à l’absence de politique culturelle du pays, l’avenir artistique passe donc à Kinshasa par les puissances étrangères et les communautés religieuses. Dans les deux cas, ne s’agit-il pas aussi d’une bataille d’image ? La Chine veut aujourd’hui se faire mieux accepter par la population. Et la démarche porte ses fruits : selon l’étude de "l’Afrobaromètre", 63 % des Africains jugent désormais positives les activités de la Chine dans leur pays, occupant la deuxième place comme modèle de développement national, juste derrière les États-Unis, mais bien loin devant les anciennes puissances coloniales.

Quant à l’Église kimbanguiste, elle doit aujourd’hui affronter de puissantes divisions internes. À travers la musique, elle vante un modèle de tolérance, qui éclipse ses positions ultra-conservatrices sur différents
sujets, de l’homosexualité à l’IVG. Le but est aussi de séduire les pays étrangers, où s’implante de plus en plus cette communauté, désormais présente dans une trentaine de pays, dont la France. « Sur certains aspects, cette Église peut ressembler à une secte, nous dit Émile Ngoy. Mais elle a réussi ici la prouesse de fédérer de manière pacifique différentes éthnies du Bas-Congo. Si une telle Église avait existé à l’est du pays, il n’y aurait peut-être pas eu les guerres que nous connaissons. »

Dans le chantier du conservatoire, après la danse brahmsienne, Armand Diangienda dirige maintenant l’une de ses propres œuvres, s’inspirant de mélodies traditionnelles congolaises. Une pièce à la fois sombre et solennelle. « À l’image du Congo, pays si riche mais si pauvre », nous dit-il, demandant à ses musiciens de jouer en pensant à la situation des populations dans le Kivu. Une semaine auparavant, l’ambassadeur d’Italie a été assassiné lors d’un déplacement dans cette région, en proie à la guerre depuis vingt-cinq ans.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous