Reprendre notre bâton de pèlerin

Olivier Bouet 30/03/2021

L’avenir de notre profession semble bien sombre et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour le percevoir. Les effets dévastateurs sur l’économie des mesures prises par le gouvernement ne sont pour l’instant qu’annoncés mais pas encore vécus. Les mairies, les communautés d’agglomérations, les départements, les régions… qui nous financent, vont donc inévitablement devoir faire face à une explosion de demandes d’aides sociales – liées essentiellement aux pertes d’emplois – sans pour autant avoir de nouveaux moyens pour les honorer, et il est évident que nous serons parmi les premières victimes de ce besoin urgent de moyens financiers. Les répercussions sur notre métier pourront alors aller de la suppression des emplois laissés vacants par des nouveaux retraités, à la suppression des emplois non titulaires, en passant par une réorganisation des services, une limitation drastique des cumuls, voire la suppression d’emplois titulaires ou encore une redéfinition de nos missions.

Il est illusoire de croire que nous pourrons retrouver le mode de fonctionnement que nous avons connu jusqu’ici, mais nous pouvons tout de même "limiter la casse", voire inaugurer de nouveaux schémas, si nous faisons l’effort d’une remise en cause profonde de notre manière de travailler, de nous organiser, mais aussi et surtout si nous retrouvons un souci de sensibiliser aux vertus de notre art, ceux qui nous financent ou définissent nos carrières. Si la musique a obtenu la place qu’elle a aujourd’hui dans notre pays, c’est parce que des musiciens se sont acharnés à défendre notre art auprès des politiques. Il est vrai que dans les années  1950 et  1960, les activités de loisir étaient beaucoup moins nombreuses qu’aujourd’hui et la musique avait montré son pouvoir de cohésion sociale dans les nombreuses harmonies parfois intégrées dans le système de très grosses entreprises comme les houillères. Dans les années 1980, l’endettement de l’État aidant, l’argent plus "facile" a permis la nomination de professeurs diplômés ainsi que l’ouverture de nouvelles structures, mais la relative aisance de cette nouvelle situation a conduit à négliger le travail fait auprès des élus. Ces derniers changeant très régulièrement, ceux d’aujourd’hui, moins sensibilisés que leurs prédécesseurs, n’ont plus du tout le même regard sur notre métier dans lequel ils ne voient la plupart du temps qu’un fardeau hérité du passé et dont ils se passeraient bien. Face à cette situation, il est urgent de ne pas nous limiter à nos seuls cours ou même au seul fonctionnement de nos institutions. Il est primordial de reprendre notre "bâton de pèlerin" pour sensibiliser ceux qui nous financent aux bienfaits de notre art. Certains pensent que cette tâche incombe aux directeurs uniquement, mais il suffit de penser aux fréquents aveux de ces derniers pour mesurer combien cette tâche est trop lourde pour eux seuls.

S’il semble indispensable de nous mobiliser pour valoriser notre art, la manière de le faire n’est pas sans poser problème. De nombreuses difficultés apparaîtront immanquablement : les chefs d’établissements auront à coup sûr le sentiment que l’on empiète sur leur mission et ne le vivront pas forcément avec bienveillance ; les professeurs qui auront proposé depuis des années des changements pédagogiques sans être suivis par leur hiérarchie, se sentiront pousser des ailes de ce nouveau pouvoir réel ou supposé et se focaliseront sur leur vision sans en évaluer justement la pertinence. Des visions différentes sinon contradictoires viendront aux oreilles de nos élus, ajoutant à la méconnaissance de notre art une confusion dans les analyses.

Une cohésion de toutes ces actions est donc indispensable. Cela passe par une réflexion profonde,
un discours clair et homogène dès qu’il devient public et une désignation de personnes chargées de nous représenter et de faire le relais entre nos financeurs ou nos donneurs d’ordres, et nous, sans oublier notre public, actuel ou potentiel. Seulement une fois ces conditions remplies, nous pourrons travailler sur ce que doit et surtout sur ce que peut devenir notre art et son enseignement dans notre pays. La tâche sera alors très lourde mais exaltante. Parions que nous saurons être à la hauteur de ces nouveaux défis pour que les larmes qui ne manqueront pas d’être versées ne soient pas les signaux d’une mort annoncée mais au contraire ceux d’un renouveau qu’il nous appartient de faire vivre.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous