Danser dans les chaînes

Dorian Astor 30/03/2021

Peu de philosophes ont accordé à la danse autant d’importance que Nietzsche. Toutefois, plutôt que d’élaborer une philosophie de la danse, il en a appelé à une sorte de danse de la philosophie : un mouvement souple, gracieux et virtuose de l’esprit. Contre la rigidité des préjugés, la pesanteur de l’esprit de système, le fardeau écrasant des valeurs morales, Nietzsche a recherché la mobilité des points de vue,
la souplesse des évaluations, le suspens du jugement, la légèreté de l’âme. Mais la métaphore serait après tout convenue, s’il ne s’agissait que de l’esprit. Car la philosophie de Nietzsche suit avec la plus grande conséquence le fil conducteur du corps : pas une pensée qui ne trouve son origine dans le tréfonds de nos corps, pas une valeur qui ne naisse d’un certain état physiologique, pas une théorie qui ne trahisse une certaine pratique du corps.

Les monothéismes n’ont-ils pas été inventés par des corps souffreteux, torturés par l’ascèse et la pénitence ? Les abstractions métaphysiques par des rats de bibliothèque, le séant vissé sur une chaise ? La morale ne trahit-elle pas toujours un mépris du corps, une vengeance contre toute exaltation de sa puissance ? Au contraire, le polythéisme, la philosophie et les arts de la Grèce ancienne ou de la Renaissance italienne, par exemple, ne sont-ils pas le fait d’une civilisation qui a passionnément admiré le corps, cultivé sa beauté et ses capacités ?

Mouvement d’arrachement

On sait que Nietzsche, contre les « culs de plomb », revendiquait la nécessité de longues marches pour penser. Mais la marche elle-même n’est qu’une étape dans le processus d’affranchissement de l’esprit créateur : « L’homme qui s’approche du but ne marche plus, il danse. » La danse de l’esprit libre est comme le mouvement des particules : d’abord un chaos agité, qui peu à peu trouve sa structure cristalline, telle une constellation : « Il faut avoir encore du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile dansante », disait Zarathoustra en une formule célèbre. La danse est mouvement d’arrachement, non seulement à la pesanteur, mais à l’informe ; processus plastique et individuant qui, nourri de l’énergie dionysiaque
du désir et de la volonté de puissance, se canalise et se sublime en une belle apparence apollinienne, parfaite et souveraine maîtrise de soi du vivant.

Et l’on en vient alors sans doute au plus important : il n’y a pas de liberté sans maîtrise de soi, pas de puissance sans contrainte, pas de conquête sans résistance. L’une des plus belles images nietzschéennes de la liberté, c’est une danse dans les chaînes. L’éthique tient son modèle de la pratique artistique, qui renvoie au premier chef aux danseurs, mais aussi aux musiciens : l’exercice d’une longue et douloureuse contrainte, d’une sévère discipline du corps (et de l’esprit) qui, un jour, franchit un seuil pour s’exprimer en une maestria sans effort apparent, l’air de rien. Comme ce sourire que l’on réclame encore des ballerines quand leurs pieds saignent, ou cet air détaché que les professeurs de l’époque baroque exigeaient de leurs élèves artistes.

Autonomie

Castiglione dans Le Livre du courtisan, appelait sprezzatura cette « certaine nonchalance qui cache l’artifice, et qui montre ce que l’on fait comme si c’était venu sans peine et quasi sans y penser ».

C’est un autre type d’ascèse (askesis, en grec, veut dire « exercice »), mais non plus celle des contempteurs du corps et des fanatiques de l’esprit pur : s’il s’agit de mépriser (sprezzare, en italien),
ce n’est pas le désir que l’exaltation du corps suscite, mais l’effort et la contrainte que sa maîtrise implique. La danse la plus extatique n’est pas un déchaînement ou une décharge, elle est une intensification et une concentration maximale des puissances du corps et de l’esprit.

En politique et dans l’éthique, la plus haute forme de liberté est l’autonomie, c’est-à-dire la soumission à sa propre loi ; l’obéissance à soi-même comme la plus haute forme du commandement ; la contrainte de soi comme dépassement de soi-même. Cette définition de la souveraineté est presque une définition de l’art, et la danse en est la métaphore suprême. Aux danseurs, la royauté.

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