Dialogue entre les arts

Éloïse Duval 30/03/2021

Trois chorégraphes contemporains, Jann Gallois, Emanuel Gat et Noé Soulier, nous confient leur rapport à la musique. Quels styles ? Quels instruments ?
Une alchimie complexe.

« C’est la musique qui m’a amenée à chercher ce qu’est le corps en mouvement, à chercher ce que cela signifie de jouer de la musique avec mon corps », nous dit la chorégraphe Jann Gallois. Que la musique s’attache à mettre en avant la chorégraphie sur laquelle le mouvement se déploie ou qu’elle disparaisse pour laisser place à la seule musique des corps, les chorégraphes nourrissent un rapport singulier à la matière sonore.

Instinct

Parfois instinctive, parfois empruntée au répertoire sacré, la naissance de la musique dans le processus de création chorégraphique varie selon les créations : « Il n’y a pas de règle préétablie, et mon rapport à la musique n’est jamais le même : parfois, une musique m’habite depuis longtemps et je décide de créer quelque chose en partant d’elle, parfois la musique intervient à la dernière minute, et enfin il arrive que la création musicale soit contemporaine de la création chorégraphique. Mais il y a quelque chose de très instinctif, car la musique revêt un rôle important dans mes créations : je pense qu’un spectacle de danse fonctionne dans ce dialogue entre le visuel et l’auditif, dans ce travail de l’espace où l’interaction entre les deux arts émerge », explique le chorégraphe israélien Emanuel Gat. La danseuse et chorégraphe française Jann Gallois évoque également ce rapport instinctif à la musique, qui se coule dans la chorégraphie : « Il y a quelque chose qui relève de l’instinct, et la musique dépend beaucoup de l’état de corps dans lequel je travaille et de la qualité de mouvement que je recherche. Je la conçois comme un espace physique qui soutient la danse, en souligne certains aspects et met en lumière l’univers dans lequel le mouvement naît : tout réside alors dans le fait de sentir quelle musique convient le mieux à cet espace. »

De deux à quatre mains

À l’image de Merce Cunningham et de John Cage, il n’est pas rare que chorégraphes et compositeurs travaillent ensemble à la réalisation d’une même pièce :

 

C’est le cas de Jann Gallois qui aime composer à quatre mains, en flirtant au fil de ses créations avec de nouveaux univers musicaux : « Je donne aux compositeurs des intonations très précises sur la tonalité, le rythme et le timbre des instruments que je recherche. Je leur donne également la métrique que je souhaite, car mes chorégraphies sont très comptées et je veux que mes danseurs soient à l’unisson. » Une fois les indications données, c’est un véritable travail intime qui s’initie entre la chorégraphe et le compositeur, pour qu’au terme de la création
affleure la musique parfaite : « Je ne choisis pas mes musiques, elles me viennent comme une évidence, comme quelque chose de difficilement descriptible par les mots ». De la même façon, le chorégraphe français Noé Soulier a travaillé à deux reprises en collaboration avec des percussionnistes de l’ensemble Ictus et, plus encore qu’une collaboration entre chorégraphes et musiciens, il décrit un déplacement de la position du musicien dans le processus créatif : « J’ai travaillé avec les musiciens comme avec les danseurs. L’idée n’était pas de composer de manière centralisée et externe une partition autonome qui leur serait livrée, mais plutôt d’intégrer les interprètes dans le processus créatif lui-même. Et nous avons essayé d’explorer la manière dont la phrase chorégraphique et la phrase musicale peuvent se compléter, en travaillant sur les notions de phrasé et d’articulations. Ainsi, la relation qui se crée entre deux danseurs est la même que celle qui, sur le plateau, se cristallise entre un musicien et un danseur. »

Porosité

Les chorégraphes n’hésitent pas à intervenir dans le processus même de création musicale. Dans sa pièce intitulée Brilliant Corners, Emanuel Gat illustre la porosité des deux arts qui, le temps d’une danse, n’en font plus qu’un. En effet, il composa lui-même l’intégralité de la musique de cette pièce, en reprenant notamment des méthodes chorégraphiques : « Le contrepoint est pour moi la base de l’écriture chorégraphique, car c’est cette interaction entre deux points de musique et deux points de danse. C’est en reprenant le motif du contrepoint que j’ai composé la musique de cette pièce. » Cette porosité des deux arts s’illustre également dans la création de Jann Gallois intitulée Ineffable. Dans cette pièce, la chorégraphe compose elle-même une partie de la musique qu’elle joue en live : « Au cours de cette pièce qui repose en grande partie sur le répertoire de la musique sacrée, je joue du taïko, un instrument de percussion japonais qui exige un travail du corps d’une grande précision. Comme il s’agit d’un instrument volumineux à la peau épaisse, il me faut trouver un mouvement très ample, et c’est en jouant du taïko que j’ai ressenti pour la première fois cette fusion entre le corps et l’esprit, entre la musique et le geste, et c’est l’un des moments les plus forts du spectacle. » De la même façon, Noé Soulier intervient dans le choix des instruments qui composent la musique de ses pièces. Ces derniers font écho au mouvement chorégraphique imaginé : « Nous avions réuni pour l’occasion des instruments qui n’appartiennent pas forcément à l’organologie de la musique. Au moyen de planches de contreplaqué conçues pour sonner à la bonne hauteur, nous avions créé un instrument où l’on sentait beaucoup plus la matière sonore que sur un xylophone traditionnel et où le mouvement s’intégrait à un espace sonore beaucoup plus complexe », décrit-il.

Polyphonie

De Pierre Boulez au groupe Tears for Fear, les créations d’Emanuel Gat se déploient sur un répertoire éclectique tandis que la musique électronique teinte les créations de Jann Gallois d’une dimension plus viscérale, et donne à ses chorégraphies « quelque chose de très incarné et fascinant, qui s’adresse à la fois à un centre de gravité bas et ancré dans le sol tout en créant quelque chose de transcendant qui [l]’inspire beaucoup ». Finalement, Noé Soulier définit lui-même la danse comme un art « qui ne cherche pas à construire une transcription de la musique, mais qui se déploie dans une logique de correspondance, où la polyphonie joue un rôle important ». Pour traduire cette polyphonie à l’œuvre dans ses pièces, le chorégraphe recourt à des motifs de fugues ou de canons empruntés aux pièces de Bach et de Frauberger, qui colorent les mouvements des danseurs et tentent de montrer comment les gestes peuvent produire un sens qui soit moins défini par le discours verbal que par la puissance évocatrice et suggestive du mouvement.

La musique des corps

Et parfois, le silence se fait pour laisser place à la seule musique des corps. C’est ce qu’Emanuel Gat a essayé de traduire au sein de sa pièce intitulée Silent Ballet. « Pour moi, la chorégraphie est avant tout un événement musical qui se manifeste à travers les corps et la présence humaine. Quand on danse, quand on se touche ou qu’on respire, cela crée une partition musicale de la chorégraphie », explique-t-il. Ainsi, Silent Ballet donne à voir et à entendre la musique des corps qui émerge à mesure que les danseurs se meuvent. Un silence qui n’en est pas un.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous