Covid et danse en conservatoire

Mathilde Blayo 30/03/2021

Entre cours en distanciel, où les élèves font leurs exercices chez eux face à un écran, et ceux en présentiel, avec des sessions en effectifs réduits, la crise sanitaire a un impact éprouvant pour les jeunes danseurs. Blessures, perte de niveau, décrochage des étudiants... le bilan est lourd, même si la période a aussi été marquée par une certaine forme de créativité.

Passés les premiers jours de sidération qui suivirent le premier confinement, les professeurs de danse ont majoritairement privilégié un contact par messages et padlets avec leurs élèves. « Les professeurs n’étaient pas formés aux cours en visio, ils n’avaient pas forcément l’espace nécessaire pour en faire depuis chez eux, alors dans un premier temps, ils ont surtout cherché à développer la culture chorégraphique des élèves en envoyant des vidéos, en demandant des analyses », raconte Madeline Izoulet, responsable de la danse au CRR de Clermont-Ferrand. Mais le confinement durant, les enseignants ont encore développé leurs propositions sur des exercices physiques prenant en compte les contraintes d’espace.

S’adapter à l’espace

« Les éléments culturels ne suffisaient plus, alors nous avons remis en place des cours techniques petit à petit », rapporte Myriam Sibaï, directrice adjointe aux arts de la scène au CRR de Bordeaux. Les élèves ont par exemple dû inventer des enchaînements chorégraphiques dans l’espace à leur disposition, en travaillant des parties précises de leur corps.

Au CRR de Tours, les professeurs ont quand même proposé des exercices de barre au sol avec les moyens du bord : table, dossier de chaise… « Mais nous n’avons pas voulu proposer des exercices ou des postures risqués. Nous n’avons pas fait sauter les élèves ne sachant pas sur quels sols ils travaillaient », indique Myriam Sibaï. Les risques physiques ont été minimisés par les équipes enseignantes face à l’impossibilité de voir correctement leurs élèves. « En 2D, dans un petit écran d’ordinateur ou de téléphone, on ne voit que des bouts de corps, on ne distingue pas bien les mouvements, les postures, nous dit Madeline Izoulet. Nous avons prévenu les familles sur les risques physiques, indiquant les exercices qu’il ne fallait pas faire seul chez soi. » Julie Derrien, élève en classe préparatoire en danse contemporaine au CRR de Nantes, a eu la chance de passer le confinement en maison, avec un jardin : « Alors il y a des bosses dans le jardin, du béton dans l’allée…, ce n’est pas l’idéal, mais au moins j’avais de l’espace ». Mais la jeune fille s’est malgré tout blessée au début du confinement. « Ce n’était qu’une petite entorse, mais je n’ai pas su bien l’entretenir de moi-même, raconte-t-elle. Ce n’est qu’à la sortie du confinement que j’ai pu vraiment me soigner. »

Perte de niveau

En septembre, malgré les efforts des élèves et des professeurs, tous ont pu constater une relative baisse de niveau. « Pour certains, leur masse musculaire avait fondu, leur souplesse était impactée… Ça a été très dur car il y a des choses qu’on ne récupérera pas et cela a vraiment freiné leur progression », confie Madeline Izoulet.

Les enseignants constatent aussi des mauvaises habitudes sur la projection et la prise d’espace. Julie Derrin avait maintenu un rythme élevé d’exercices pour ne pas perdre en musculature, en revanche, « il a fallu que je retrouve ma souplesse et l’endurance. » Au conservatoire de Dijon, les professeurs ont aussi témoigné à Jean-Yves Dupont Lemaire, leur directeur, d’une disparité grandissante entre les élèves des classes à horaires aménagés, et ceux en cursus classique : « une différence de niveau qui a continué de grossir au fur et à mesure de l’année et des distinctions faites entre ces deux cursus », rapporte le directeur. Les professeurs sont aussi affaiblis par ces semaines d’interruptions, d’autant que leur activité artistique personnelle est aussi à l’arrêt. Depuis un an, « des professeurs me disent qu’ils sont fragilisés musculairement. Forcément, ils ne travaillent plus comme avant, se refroidissent entre deux cours. C’est très éprouvant », explique Madeleine Izoulet.

Pour autant, ces mois de confinement ont aussi eu des effets positifs, notamment sur l’autonomisation et la créativité des élèves. Pour Julie Derrien, ces séances de travail en solitaire ont produit « un déclic dans ma danse. J’ai pris le temps de chercher, d’improviser en explorant tous les espaces à ma disposition. J’ai vraiment développé mes capacités artistiques. »

Un protocole contraignant

Le retour des élèves dans les conservatoires se fait sous contrainte pour assurer la sécurité de tous. Désinfection des tapis entre chaque cours – ce qui les réduit de 15 minutes – aération des salles, nettoyage systématique des barres, gel hydroalcoolique sur les mains et les pieds… Les vestiaires ont souvent été condamnés, forçant les danseurs à arriver en tenue.

Dans les conservatoires où les studios sont suffisamment grands pour accueillir les groupes entiers, tout en assurant une distance sanitaire suffisante entre chaque élève, les groupes n’ont pas été divisés, ainsi les volumes horaires de cours en présentiel n’ont pas diminué pour ces élèves. En revanche, à Dijon, les effectifs de certaines classes ont été réduits. De même à Tours : « Pour garantir 4 m² d’espace à chaque élève, nous avons divisé les groupes, ce qui conduit certains à avoir un cours par semaine au lieu de deux, voire un cours toutes les deux semaines pour les plus jeunes », indique Victoria Ducret Pottiez, directrice de l’établissement.

Le masque représente aussi une contrainte de taille pour les danseurs, qui le portent tous depuis la Toussaint. « Avec le masque, les élèves ont besoin de boire plus souvent, ils sont plus essoufflés. On rencontre aussi des problème d’équilibre car le masque sous les yeux bouscule les repères », rapporte Myriam Sibaï. Pour réduire les risques, les danseurs ne font plus de travail de porté ou de danse contact.

Bi-modèle

À partir de la Toussaint, l’autorisation de venir au conservatoire pour quelques élèves seulement oblige les professeurs à mettre en place un modèle mêlant distanciel et présentiel. Une situation qui prévaut de nouveau depuis le décret du 17 février 1.

Dans certains établissements, comme à Bordeaux, les salles de danse ont été équipées de matériel informatique pour permettre aux enseignants de faire cours en visio depuis les studios. « Les accompagnateurs sont aussi revenus en studio, ce qui a soulagé les professeurs, ils n’étaient plus seuls mais avec un musicien. Avec plus de moyens, nous avons pu proposer plus de cours techniques », rapporte Myriam Sibaï. Pour autant, « les élèves bloqués chez eux n’avaient pas plus d’espace. On a dû s’adapter et c’était difficile en tant qu’enseignant de voir tout ce qu’ils perdaient, ne faisaient pas, raconte Zerbeline Méchain, professeure de danse classique au CRR de Bordeaux. Ces périodes sont très compliquées pour l’équipe quand on doit jongler entre du distanciel et du présentiel. »

Perte d’effectif

La difficulté pour la danse de s’adapter de façon satisfaisante à cette année hors norme conduit parfois à une perte d’effectif.

À Clermont, le CRR a perdu 24 % de son effectif en danse depuis l’année dernière. À Nantes, les nouvelles demandes d’inscription en septembre ont été moins nombreuses qu’à l’accoutumée. À Tours, Victoria Ducret Pottiez craint particulièrement une perte sur l’éveil et l’initiation : « C’est difficile de capter les familles, les enfants. Avec les interruptions régulières des cours, comme là depuis le décret du 17  février 2021, je ne suis pas sûre qu’on arrive à les récupérer. » L’irrégularité de l’enseignement cette année fait craindre une désaffection des élèves qui aurait des conséquences durables sur les effectifs pour les prochaines années, et potentiellement sur les postes. « Quand on perd 300 élèves, et qu’on ne les récupère pas tous au bout de deux ans, est-ce que les postes de professeurs resteront ? », s’interroge Madeline Izoulet. 

Même parmi les moins jeunes, il y a fatalement un décrochage devant les contraintes techniques et l’inéquité des mesures prises. « Il y a une grande incompréhension chez les élèves et leurs familles sur qui a le droit ou non de venir au conservatoire, rapporte Victoria Ducret Pottiez. Il y a vraiment une rupture d’égalité face au service public. » Le décret du 17  février dernier a été particulièrement mal reçu chez les professeurs. « C’était un coup de massue, raconte Zerbeline Méchain. Ce qu’on a pu deviner à travers ce décret, c’est qu’en fait, on nous a mis dans la case "sport". Pourtant nous dépendons du ministère de la Culture ! » Cette assimilation de la danse à une activité sportive interroge largement les professionnels. « Soit nous dépendons du ministère de la Culture et les cycles 1 et 2 peuvent venir, soit nous sommes vraiment dépendants du ministère des Sports, mais il faut être clair », estime Madeline Izoulet-Réant.

« Génération sacrifiée » ?

Cette crise fait craindre pour l’avenir professionnel des danseurs et Madeline Izoulet-Réant n’hésite pas à parler de « génération sacrifiée ».

Cela ne se joue pas tant pour les grands élèves d’aujourd’hui pour qui « les cours ont quand même été maintenus quasiment toute l’année en classe à horaires aménagés et cycle trois, considère Zerbeline Méchain. où il y a plus de danger, c’est pour les élèves qui souhaitent entrer dans les cycles spécialisés, les classes à horaires aménagés, et qui ont eu beaucoup moins de cours cette année. » À Bordeaux, ses élèves manifestent une certaine inquiétude face aux concours, qui, pour certains, se tiendront en présentiel : « Ils ont notamment peur de se retrouver en studio alors que certains élèves y ont peu été cette année. » Mais pour les plus jeunes comme les moins jeunes, Victoria Ducret Pottiez considère que « tous les enfants en France ont fait face aux mêmes difficultés et sont sur un pied d’égalité. Les jurys s’adapteront et nous ferons confiance aux élèves, ce qui n’a pas été fait cette année pourra se rattraper. »

1. Le décret du 17 février 2021, assimilant la danse à une pratique physique et sportive, interdit la danse pour les élèves mineurs, sauf pour les classes à horaires aménagés, les troisièmes cycles et les cursus professionnalisants.

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