Apprendre à danser pour mieux jouer

Éloïse Duval 30/03/2021

Les instrumentistes de musique ancienne sont de plus en plus nombreux à se former à la danse baroque. Une pratique qui modifie en profondeur leur interprétation.

De la gavotte au rigaudon, en passant par le menuet et la sarabande, le répertoire de musique baroque est imprégné du vocabulaire de la danse. Au xvii siècle, les deux arts étaient si intimement liés que l’on composait la musique pour la danse et comme de la danse. La première donnait ses couleurs à la seconde. L’étroitesse des liens qui unissaient alors les deux muses se traduisait à travers la figure du maître à danser, ce personnage hybride qui, tout en donnant une leçon de danse, était capable d’accompagner musicalement ses élèves au moyen de sa pochette – un petit violon qui pouvait se glisser dans la poche. Afin de comprendre les liens à l’œuvre entre les deux arts, et dans le but d’approfondir leur interprétation de la musique baroque, beaucoup de musiciens ont recours à la danse baroque au cours de leur formation musicale, et évoquent à la fois la « révélation » que fut cette expérience artistique, et les transformations que la danse a engendrées dans la portée de leur interprétation de la musique baroque.

Secrets d’histoire

Béatrice Massin, spécialiste de la danse baroque et directrice de la compagnie des Fêtes galantes, rappelle l’épaisseur historique qui colore la danse et la musique de cette époque :

 

« Au xviie siècle, la mode conçoit des tenues qui bloquent les mouvements de l’épaule, car les nobles n’avaient pas besoin de cette liberté de mouvements. Cette mode a une influence importante car elle donne cette façon de tenir l’instrument dans le corps. » Pourtant, nul besoin de danser en tenue d’époque pour comprendre ou jouer la musique baroque, car, selon Béatrice Massin, « il suffit de nourrir un imaginaire. Quand on parle à des corps et qu’on leur explique le volume des robes et le poids des tenues, l’imaginaire est déjà au travail, et le comportement physique n’est plus le même à l’instrument. » À cet imaginaire concret, s’ajoute l’évolution des connaissances scientifiques qui, au xviie siècle, affinent la portée de la musique et de la danse : « On connecte alors le corps à l’espace monumental du monde, et la musique et la danse deviennent un espace de liaison entre le Ciel et la Terre, entre Louis xiv et le divin. Comprendre cette dimension permet de préciser la portée de la musique et de la danse baroque », insiste la chorégraphe.

De la rythmique pure

« Quand un compositeur note rigaudon, il ne note pas sarabande ou gavotte », affirme Béatrice Massin. Ces quelques mots qui relèveraient presque de la tautologie mettent pourtant l’accent sur un point important : la musique et la danse s’étant dissociées au fil des siècles, les musiciens ont longtemps interprété les œuvres baroques sans tenir compte des danses auxquelles les compositions empruntaient pourtant leur titre. Au-delà de considérations simplement rythmiques (on savait la sarabande plus lente que le rigaudon), la nature dansée de la musique disparaissait au profit d’interprétations plus artificielles où elle n’avait plus sa place. Aussi, Béatrice Massin souligne l’importance de connaître les danses auxquelles se réfèrent les compositeurs : « À partir du moment où un musicien comprend quels sont les pas spécifiques qui se posent sur la gavotte, cela lui donne une idée de son dynamisme et de ses accents. Et les accentuations ne sont pas les mêmes pour une sarabande ou une bourrée. »

Dans le corps du texte

Dans le sillage de ces images corporelles suggérées par Béatrice Massin, Tormod Dalen, violoncelliste et ancien élève de la chorégraphe, évoque « l’illumination » que fut pour lui la pratique de la danse dans l’interprétation de la musique baroque : « Le fait de danser m’a offert une compréhension tacite de ce qu’est le rythme. J’ai compris corporellement quelque chose, et ma manière de jouer a totalement changé ; j’ai compris les appuis, le rebondi, la manière de ressentir le sol et mon propre corps. J’ai également remarqué que beaucoup de musiques se comprennent par le corps : de la même manière qu’il faut danser ou voir danser le tango pour comprendre la tension qui anime cette danse, nous sommes obligés de pratiquer la danse baroque pour l’avoir dans le corps ». Jeanne Dorche, gambiste et professeure au conservatoire du 6e arrondissement de Paris, évoque une révélation semblable lorsqu’elle accompagna des danseurs pour la première fois : « J’ai compris à quel point je passais à côté de tout, et qu’il y avait quelque chose de très artificiel dans certaines interprétations que je donnais de la musique baroque. J’y ai compris qu’il fallait anticiper le plier du danseur avant qu’il ne saute, ne pas oublier que lorsqu’il saute il retombe, et que, comme on ne peut déjouer les lois de la gravité, c’est à notre jeu de s’adapter aux mouvements de son corps ». Jeanne Jourquin, claveciniste et professeure au conservatoire du 6e  arrondissement de Paris évoque également cette forme de révélation qui a bouleversé son approche de la musique ancienne : « Le jour où j’ai vu un bal Renaissance, j’ai compris à la fois les tempi et les appuis de la musique. Je me suis rendu compte que la façon dont je travaillais et jouais mes sarabandes auparavant n’avait pas de sens… ».

De la musicalité

Par les notions d’appuis et de respiration qu’elle suppose, la pratique de la danse élargit le spectre d’interprétation musicale de ceux qui la pratiquent. Par ailleurs, danser offre aux musiciens une relation plus instinctive à la musique baroque : « En dansant, j’ai eu l’impression de comprendre les caractères de chaque type de danse. Une fois que la danse nous a permis de comprendre corporellement ce qui se passe, cela devient à peu près impossible de jouer de manière lourde ou insistante », explique Tormod Dalen. C’est cette appréhension instinctive de la musique baroque à travers la pratique de la danse que cherchent à transmettre les professeures du conservatoire du 6e  arrondissement de Paris à travers le cycle Ampic (Apprentissage de la musique par la pratique instrumentale collective). Depuis cinq ans, la danse fait partie intégrante de cet apprentissage : « En passant par le corps, beaucoup de choses qui demeuraient abstraites pour les enfants ou qui manquaient de sens leur apparaissent comme des évidences. C’est le cas de la notion de carrure ou de la respiration. D’ailleurs, il est plus aisé pour les enfants de comprendre qu’il faut remplir un son ou ne pas couper une note lorsqu’ils voient que la danse l’exige, et qu’il n’est pas possible pour le danseur d’interrompre le mouvement », explique Jeanne Jourquin.

Spatialité et musique d’ensemble

Tormod Dalen insiste sur la perception spatiale de la musique induite par la pratique de la danse : « Grâce à la danse, j’ai commencé à imaginer la musique en tant que présence dans l’espace, et à sentir le phrasé et les intentions musicales comme quelque chose de mouvant, qui va de l’arrière vers l’avant, et qui entraîne une corrélation entre le geste que la musique décrit dans l’espace musical et la réponse que peut faire un corps dans l’espace ». Béatrice Massin revient sur l’aisance du jeu ensemble que permet la danse : « En danse, il faut savoir comment le corps de l’autre respire, avoir la sensation du corps de l’autre, partager sa pulsation et son espace. On parvient alors à partager une respiration commune, un phrasé commun, et tout devient évident dans le jeu ensemble : c’est le bonheur absolu ! »

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