Covid et facture instrumentale : un an après

Mathilde Blayo 30/03/2021

L’impact de la crise diffère selon les instruments : si les ventes de vents sont en net repli, celles de guitares se maintiennent. Mais une stratégie d’accompagnement pour la sortie de crise se révèle indispensable. Entretien croisé avec Jérôme Perrod, président de Buffet-Crampon, et Fanny Reyre Ménard, directrice de l’Atelier du quatuor.

Jérôme Perrod, président du groupe Buffet-Crampon et de la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI), et Fanny Reyre Ménard, directrice de l’Atelier du quatuor et vice-présidente de la CSFI, nous expliquent l’impact de la crise sanitaire sur les différents secteurs de la facture instrumentale.

Jusqu’à aujourd’hui, quel a été l’impact de la crise sur vos secteurs respectifs ?

Jérôme Perrod : Nous avons surtout des publications précises sur le marché américain (30 % de notre marché chez Buffet), qui doit être globalement comparable à la situation en Europe : en 2020, la baisse sur la vente d’instruments de musique est de -10 %, avec un contraste marqué entre les catégories. Pour les instruments à vent, c’est une baisse de 30 %. Buffet-Crampon ou Selmer sont à un niveau de repli comparable, entre -30 % et -35 % selon les régions. La vente d’instruments à vent a été très impactée par la crise. La vente d’autres instruments vient compenser cette perte sur le marché global, notamment la vente de guitares non classiques qui, sans être en croissance, reste au niveau de 2019. C’est une bonne nouvelle pour le réseau de revendeurs, mais cela dépend beaucoup de leur spécialisation. Les entreprises de fabrication de ces guitares ont été bloquées par les capacités de production alors que plusieurs sites de fabrication en Asie ont été fermés ou ont réduit leur activité. Il semble aussi que, sur le marché français, la vente de pianos se porte bien, sauf pour les pianos anciens et la restauration.

Fanny Reyre Ménard : Pour tout ce qui peut se commander sur internet et se recevoir chez soi, sans nécessiter d’avoir un enseignant, il y a eu une forte demande et tant mieux, mais cela ne reflète pas la réalité de l’ensemble de la filière. Pour les artisans en France, qui ont été fermés de mars à mai, l’interaction avec le client a été très perturbée. L’activité musicale étant drastiquement réduite, le besoin des musiciens d’aller vers leur luthier est bien moindre. La zone géographique qui souffre le plus est la région parisienne. Ailleurs en France, la situation est très hétérogène d’une région à l’autre. Ceux qui sont en première ligne sont ceux qui font de la fabrication : ils dépendent des salons pour rencontrer leurs clients, notamment les clients étrangers. Les vitrines numériques ne compensent pas et les carnets de commande ont été directement diminués. En revanche, les clients qui continuent de venir pour l’achat sont vraiment motivés. Les locations se sont maintenues avec les conservatoires ouverts, mais certains luthiers dépendent aussi d’écoles associatives qui, pour certaines, ont baissé les bras cette année et ont rendu les instruments.

Qu’en est-il des ateliers spécialisés sur la réparation et l’entretien des instruments ?

J P : Jusqu’à la fin de l’année dernière, nous avons pu observer qu’il n’y avait pas eu de baisse particulière pour les vents, car il y avait d’importants carnets de commandes et du retard à rattraper. Mais depuis le début de l’année, on constate une moindre sollicitation. Les ateliers de réparation entrent dans une période plus difficile en termes de charges. Les musiciens professionnels ne sont pas enclins à aller compléter, changer, améliorer leur instrument, sans perspectives de revenus.

F R M : Avec les confinements, puis le couvre-feu, les musiciens, comme tout le monde, doivent concentrer leurs achats, faire des choix sur leurs commerces et, très clairement, nous n’avons pas été dans les choix « essentiels » : les gens préfèrent remplir leur frigo qu’aller faire réviser leur violon, surtout s’ils ne l’utilisent pas… Nous essayons au maximum d’adapter nos horaires pour qu’ils puissent venir nous voir.

Les aides gouvernementales ont permis à beaucoup de facteurs de maintenir leur activité. Qu’en sera-t-il quand elles prendront fin ?

F R M : Au-delà de ces aides, il faut aussi souligner l’attention d’un certain nombre de collectivités à maintenir des achats auprès de professionnels, alors même qu’elles n’étaient pas sûres que des projets comme Orchestre à l’école pourraient se tenir. Pour ce qui est des aides gouvernementales, et particulièrement du PGE (prêt garanti par l’État), c’est une aide qu’il faudra assumer car cela reste un endettement. La structure qui souscrit à un PGE ne pourra pas s’endetter pour un investissement. Il y a aussi une incompréhension avec l’Urssaf qui, à la différence du ministère, considère que nous n’avions pas à fermer nos boutiques. Nous n’aurons ainsi peut-être pas droit au dégrèvement des charges sociales. On peut penser qu’à la sortie de la crise, un certain nombre de petites structures disparaîtront, on estime le risque à 20 % aujourd’hui. Au-delà des risques de disparition, ces temps incitent aussi à la prudence et le développement et l’embauche seront durablement ralentis. Il faudrait faire durer les aides à l’embauche de jeunes salariés jusqu’à la rentrée prochaine. L’incitation nous aidera à nous projeter et à oser.

J P : Les dispositifs d’aides ont été extrêmement efficaces sur les exonérations de charge, le chômage partiel, le PGE. C’est un attirail qui a sauvé des entreprises et, comme nous ne sortirons pas tout de suite de cette crise, ce sont ces dispositifs qu’il faut maintenir. Buffet-Crampon est très exposé internationalement, la France ne représente que 5 % de notre activité. Nous avons pu mesurer la relation directe entre les contraintes sanitaires appliquées dans les pays et notre niveau d’activité. Nous faisons nos prévisions selon les pays en fonction des contraintes sanitaires : pour le moment, le deuxième trimestre 2021 resterait compliqué, puis l’amélioration se ferait sentir au deuxième semestre pour n’arriver à un niveau d’activité satisfaisant qu’en 2022.

Qu’attendez-vous comme aides pour la sortie de crise ?

J P : Il faudrait faire basculer les aides de prise en charge des coûts vers des aides destinées à l’incitation à la demande, comme une subvention à l’achat d’instruments, ce qui nous permettrait de retrouver rapidement un niveau de demande plus fort. L’Italie avait mis en place, il y a quelques années, une prime Stradivari, sous forme de crédit d’impôt ou de TVA pour revendeur à hauteur de 1 000  euros. Cette mesure avait été très efficace et a considérablement dynamisé le marché italien. Ce type de mesure serait vraiment bienvenu. Passer d’une aide de prise en charge des coûts à un retour de la demande, c’est aussi accompagner les musiciens et les étudiants en conservatoire qui ont besoin d’aide pour développer leur carrière.

F R M : C’est aussi une aide qui augmentera un peu le budget consacré à l’instrument et qui permettra de valoriser la production de qualité en France, auprès d’un professionnel compétent.

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