" L’oiseau de feu " de Stravinsky

André Peyrègne 30/03/2021

À l’occasion du 50e anniversaire de la mort du compositeur russe, retour sur la genèse de son premier ballet.

Tout a commencé le jour des fiançailles de la fille de Rimsky-Korsakov. Une fête familiale eut lieu, à laquelle était invité l’un des élèves favoris du compositeur – ce musicien dont on célèbre ce mois-ci le cinquantième anniversaire de la mort : Igor Stravinsky. Il avait 26  ans à l’époque. On était en 1908. Lors de cette fête, il décida de composer une œuvre à l’intention des futurs mariés. En quelques semaines, son Feu d’artifice était écrit. Avant de l’offrir aux destinataires, il voulut le soumettre à son maître. Quelques jours après le lui avoir envoyé, le courrier lui était retourné avec la mention « Destinataire décédé ». Il eut un choc. Il transforma alors l’œuvre en hommage à Rimsky-Korsakov et la fit jouer en concert le 6  février 1909.

Diaghilev

C’est là que le destin intervint. Dans la salle se trouvait Serge de Diaghilev. Il apprécia la musique.

 

« Je suis le directeur des Ballets russes, se présenta-t-il. Je cherche de jeunes compositeurs pour écrire une musique nouvelle. J’ai été séduit par la vôtre. Pourriez-vous composer pour moi ? » Stravinsky n’hésita pas à dire oui.

« J’ai un sujet à vous proposer, poursuivit Diaghilev : c’est la légende de l’« Oiseau de feu » – l’histoire d’un oiseau aux pouvoirs magiques qui sauve le fils du tsar de l’emprise d’un sorcier. J’ai proposé le sujet au compositeur Anatoli Liadov, mais il m’a demandé un délai d’un an. Seriez-vous en mesure d’aller plus vite ? » Là encore, le jeune Stravinsky répondit oui. Il promit de mettre les bouchées doubles. C’est ainsi que naquit L’Oiseau de feu . Stravinsky dédia l’œuvre à Rimsky-Korsakov.

Opéra de Paris

C’était son premier ballet. Au fur et à mesure qu’il composait, il envoyait les pages à celui qui serait à la fois le chorégraphe et l’interprète du fils du tsar, Michel Fokine. La partition fut achevée en mai  1910. Stravinsky se rendit à Paris pour assister aux dernières répétitions. « Cet homme est à la veille de la gloire ! », prophétisa Diaghilev. La création eut lieu le 25  juin à l’Opéra de Paris sous la direction du prestigieux chef d’orchestre Gabriel Pierné.  

L’auditoire fut envoûté dès le début par les effets orchestraux : le grondement qu’on entend aux cordes, les interventions des trombones, les bariolages de sons harmoniques aux violons, les cors en sourdine, les trémolos de célesta. Tout cela semblait nouveau.

Grâce aérienne

Soudain le hautbois solo annonce le vol de l’oiseau. Tamara Karsavina entre en scène. On admire sa grâce aérienne. Plus loin, les princesses dansent au son d’une mélodie orientalisante de la clarinette. L’arrivée d’Ivan est soutenue par le cor. C’est là que Fokine apparaît. Au milieu des princesses règne la Beauté suprême, dont Fokine a confié l’incarnation à sa propre femme, Véra. Ici, Stravinsky a utilisé une cantilène russe empruntée au recueil de mélodies populaires établi par Rimsky-Korsakov. La danse du sorcier Katshchei arrive avec ses rythmes haletants en syncopes et son accord fortississimo qui tombe comme un couperet. Cela préfigure Le Sacre du printemps. Que dire de la berceuse où le basson s’épanche en une célèbre mélodie, ou du final qui explose comme un feu d’artifice ?

À la fin, une formidable ovation monta de la salle. Stravinsky avait gagné. Un homme vint le féliciter sur le plateau de l’Opéra. « Je suis Claude Debussy », se présenta-t-il. Une amitié naquit entre les deux compositeurs.

Dans les trois années à venir suivit la composition de Petrouchka et du Sacre du Printemps. Le sacre de Stravinsky !…

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