Danser la vie

Antoine Pecqueur 31/03/2021
Pendant plusieurs décennies, l’heure fut à la spécialisation. Le musicien se formait à un instrument, à une fonction, voire à un répertoire, comme le baroque ou la création contemporaine. Cette tendance a permis d’aller encore plus en profondeur dans la démarche interprétative. Les orchestres ont vu leur niveau s’élever, les ensembles se sont créés pour défendre le style historiquement informé…

Revers de la médaille : ce type de formation a aussi pu créer certaines œillères. Notamment entre les domaines artistiques, entraînant également une fragmentation du public.

Or, depuis plusieurs années, la donne change. Les genres artistiques deviennent de plus en plus poreux. Une pluridisciplinarité qui commence dès le plus jeune âge : les conservatoires, ne l’oublions pas, ne se limitent pas à l’enseignement de la musique, mais se consacrent aussi pour un grand nombre d’entre eux au théâtre, et surtout à la danse.

Dans ce numéro, nous avons donc souhaité interroger les liens entre danse et musique. Un juste retour des choses : à l’époque baroque, la musique, en particulier française, était une musique de danse. C’est pourquoi il est indispensable aujourd’hui, si l’on veut jouer une sarabande ou une gavotte, de connaître les pas qui induisent un tempo, un phrasé. Dans les pages qui suivent, Éloïse Duval nous montre comment cette gestuelle baroque est désormais enseignée à destination des instrumentistes, avec même la mise en place de doubles cursus. Une approche pédagogique réjouissante.

L’époque romantique a ensuite été celle du grand ballet classique. Jouer Giselle ou Coppélia dans une fosse d’orchestre a souvent été perçu par les musiciens comme un exercice fastidieux. Le chef d’orchestre n’a en effet que très peu de liberté, étant obligé de suivre les mouvements des danseurs. Mais ce répertoire a aussi donné naissance à des chefs-d’œuvre, au premier plan desquels les ballets de Tchaïkovski ou Prokofiev. Le xxe siècle a accentué encore plus la fusion entre ces deux mondes, dans la lignée du mythe de l’œuvre d’art total. Qu’aurait été John Cage sans Merce Cunningham, ou inversement ?

Si les tensions entre danse classique et contemporaine n’ont pas manqué de crisper le secteur, le clivage est aujourd’hui dépassé par des chorégraphes venus d’horizons toujours plus divers, proches du cirque ou du théâtre. Et de la musique : les doubles profils sont de plus en plus légion, comme le contre-ténor et danseur Théophile Alexandre, qui fait l’objet de notre portrait double vie, ou la hautboïste et danseuse Violaine Dufès, qui vient d’être nommée directrice artistique du Concert impromptu.

Ce croisement des disciplines permet aussi au musicien d’enfin mieux appréhender son corps. Trop de fatigue, de troubles musculo-squelettiques sont dus à une incompréhension de notre physique. Sans oublier notre esprit : le geste artistique fusionne le dionysiaque et l’apollinien. Une vision chère à Nietzsche, auquel notre chroniqueur Dorian Astor consacre son billet du mois et à qui on laissera le mot de la fin : « Il faut avoir une grande musique en soi si l’on veut faire danser la vie. »

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