Quand l’applaudissement cède sa place au silence

Flore Caron 09/04/2021
Vecteur de joie, l’applaudissement est un geste hérité du monde gréco-romain. Son absence, depuis la crise sanitaire, est le symbole d’une réalité : celle d’un monde de la musique privé de son public.

« I live for the applause, applause, applause », chantait Lady Gaga en 2013. Si l’artiste ne vit pas, comme la chanteuse pop, exclusivement pour les applaudissements, les battements de mains font partie intégrante du spectacle vivant et ce, depuis l’Antiquité. Mais en cette période de crise sanitaire, l’applaudissement brille par son absence laissant place au silence après la cadence finale. « On s’est aperçu dès le début de ces concerts sans public que c’est au moment des applaudissements que se cristallisait la tragédie que l’on vivait, souligne le chef d’orchestre François-Xavier Roth. Je crois que ça appartient à l’histoire de cette crise. Et tant mieux si ce moment dénote une gêne, un malaise, une peine, parce que c’est la réalité d’un moment musical qui ne rencontre pas de public. »

Manifestation la plus palpable du lien entre le musicien et son auditoire, l’applaudissement est un geste collectif et contagieux. « Il a une qualité euphorisante. Le spectateur applaudit parce qu’il est heureux, mais en applaudissant, il se fait plaisir et il ressent cette excitation collective de la salle qui le rend heureux », relève Michel Motu, cité par Jérôme-Henri Cailleux dans son mémoire Applaudissements et grande musique. Mais à présent, seuls quelques clap clap, se faufilant timidement dans le calme ambiant, viennent ponctuer le concert. Les musiciens agitent leurs mains pour féliciter le chef, unique témoin direct de leur prestation. « On comble le vide par nos propres applaudissements », résume Corentin Bordelot, altiste à l’Orchestre national de France. Une marque de reconnaissance un peu timide loin de la fièvre provoquée par une standing ovation. « Quand le chef fait sa petite chorégraphie de dernier accord avec la baguette en l’air, le petit déhanché sur le côté et qu’il y a le silence derrière, c’est toujours un petit peu frustrant, témoigne Corentin Bordelot. Tout retombe plus vite. »

Des remèdes palliatifs

« À partir du moment où l’artiste est en spectacle, tous les paramètres qui fabriquent ce spectacle doivent être réunis. Et l’applaudissement fait partie de ces paramètres », analyse Jimi Bernard Vialaret, auteur de L’applaudissement, claques et cabales (L’Harmattan, 2008). Pour tenter de recréer cette atmosphère, certaines structures se sont emparées des outils numériques.

Lors du concert du Nouvel An donné par le Philarmonique de Vienne, les applaudissements de téléspectateurs du monde entier étaient retransmis en direct dans la salle du Musikverein grâce à une application créée pour l’occasion. « Au début, on étaient sceptiques. C’était un peu artificiel. Comme les applaudissements venaient des quatre coins du monde, c’était difficile de synchroniser, donc il y avait un temps d’attente entre la fin du morceau et les applaudissements, raconte Isabelle Ballot, violoniste au Philharmonique de Vienne. Mais finalement, c’est ce qui a sauvé l’ambiance du concert. Ça ramenait un peu d’humanité, ça retissait ce lien qu’on avait perdu depuis quelques mois avec le public. »

Histoire d’un geste

Les premières traces que nous possédons de l’applaudissement remontent à la période gréco-romaine, bien que l’origine du geste soit probablement plus ancienne. Un dieu du nom de Krotos, fils de Pan, lui est même consacré dans la mythologie grecque. Les Romains, qui saisissent vite l’importance de ce geste, s’en emparent également et les empereurs s’en servent pour asseoir leur pouvoir. Néron a créé un système d’applaudissements gagés : les Augustans, de jeunes gens aussi disciplinés que des légionnaires, sont sommés d’applaudir à la fin de ses déclamations et le public n’a qu’à les suivre. « Néron a fait de l’applaudissement une véritable institution, entraînant du même coup les pires déboires pour celui qui n’applaudirait pas », relate Jimi Bernard Vialaret.

La coutume de l’applaudissement, qui semble avoir disparu pour un temps avec la chrétienté, revient en Europe au xiie siècle et se généralise au xviiie siècle en France. À l’époque, il n’est pas aussi codifié qu’aujourd’hui : le public n’hésite pas à applaudir à la fin de chaque mouvement et même pendant la musique. Dans son mémoire, Jérôme-Henri Cailleux rapporte à ce sujet les propos du chef d’orchestre Nikolaus Harnancourt : « Mozart n’est nullement choqué que l’on applaudisse entre les mouvements, il y compte en quelque sorte par avance. »

La claque

Au xix siècle, l’applaudissement est devenu une véritable activité professionnelle : celle de claqueur. Comme à l’époque gréco-romaine, des applaudisseurs professionnels sont embauchés pour applaudir, ou pas, les artistes. « Anarchique autant qu’embryonnaire au tout début [la claque existait avant le xixe  siècle, NDLR], soufflant le pour et le contre suivant les besoins du moment, la claque s’est rapidement organisée en un véritable service de l’enthousiasme », explique Jérôme-Henri Cailleux. Les chefs de claques deviennent de vrais « entrepreneurs à succès » et ont un réel pouvoir sur la carrière d’un artiste. « Un ordre, un signe du général des claqueurs lui suffiront pour tuer un homme », assure Paul Castex, dont les propos sont rapportés par Jérôme-Henri Cailleux.

La loi du silence

À partir de la fin du xix siècle, la conception musicale évolue et l’œuvre est de plus en plus appréhendée dans sa globalité. C’est aussi l’essor de la musique symphonique. La loi du silence s’impose peu à peu dans les salles de concert, notamment sous l’impulsion de Wagner. Le public évolue lui aussi : mélomane, connaisseur, il se veut plus respectueux de l’œuvre. C’est après la Libération que l’auditoire cesse d’applaudir entre les mouvements. Une évolution qui s’expliquerait, d’après Jérôme-Henri Cailleux, par l’arrivée de la radio et du disque microsillon « avec sa durée faciale considérablement allongée ». Mais cette codification se voit remise en question ces dernières années. Faut-il laisser nos mains exprimer notre enthousiasme spontanément ou respecter une tradition qui n’est connue que par un public averti ?

L’offrande du public

Bien que l’art de l’applaudissement se soit codifié et que le geste revête un caractère conventionnel, l’applaudissement reste, pour les musiciens, porteur de sens. « Il arrive que des mises en scène ne plaisent pas et que la salle se mette à huer, souligne Corentin Garac, flûtiste d’orchestre. À l’inverse, le public est parfois debout à ovationner tout l’orchestre et tous les chanteurs et là, c’est un gage de réussite. » Même si de leurs balcons, les Français se sont mis tous les soirs deux mois durant à applaudir les soignants, aux premières loges de la crise sanitaire, ce geste d’approbation reste un privilège réservé au monde de la scène, du sport ou de la politique. « Je pense que ça fait partie du métier d’avoir ce luxe », déclare Thibaud Fortin, tubiste à l’Orchestre de la Suisse romande. « L’applaudissement est une sorte de récompense, observe Corentin Garac. Quand on ne l’a plus, c’est une partie du concert qui disparaît. »

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