En Irak, la musique renaît de ses cendres

Florent Vergnes 27/04/2021

En déferlant sur le pays en 2014, l’État islamique a banni toute forme de culture. Mossoul a vécu trois ans sous une chape de plomb, voyant de nombreux artistes condamnés à mort. Depuis le départ de Daesh en 2017, la cité dévastée amorce sa reconstruction. En avril, pour la première fois depuis 2014, un concert s’est tenu dans le théâtre détruit de la vieille ville.

Les rayons de soleil qui dardent à travers le toit viennent brûler une mer de sièges défoncés, le cuir vieilli, enveloppés d’un linceul de plastique.

Dans les entrailles de la feue salle de théâtre de Mossoul, pas un bruit, si ce n’est celui des pigeons qui déambulent sur la tôle ajourée. Cela fait longtemps que la salle a cessé de murmurer. Puis, un flash dans l’obscurité, le reflet d’une baguette qui tranche un rayon de soleil.

Les premières notes grondent. Les murs en lambeaux résonnent de 35 instruments qui parlent d’une même voix. Une voix qui fut interdite. Une voix qui fut blasphème.

Ancienne base de l’EI

La salle de théâtre Al Rabea, la « mère des théâtres » comme on l’appelle à Mossoul, est à nouveau en branle, sept ans après que l’État islamique en a fait une base opérationnelle. Sur scène, l’orchestre Watar (« accord » en arabe). Formé en septembre  2020, il est le tout premier orchestre de Mossoul depuis que l’État islamique y a interdit la musique. « C’est émouvant de jouer ici… » À la fin de la répétition, Hakiam se laisse aller à la contemplation. Guitare à la main et les yeux écarquillés, il se perd sur le haut plafond éventré de la salle. « Les plus grandes stars du Moyen-Orient sont venues dans cet opéra ! » Hakiam est un étudiant en chimie moléculaire de 32  ans. Bien qu’il ne soit pas un professionnel, c’est un passionné : « J’ai commencé à jouer en 2010, avant de rentrer à la fac. Puis l’État islamique est arrivé… » L’interdiction de l’expression musicale a été un grand choc pour lui et ses amis.

Exécutions sommaires

« Au début, c’était comme si tout était normal, se remémore-t-il, amer. Puis ils ont commencé à interdire la cigarette, il fallait se faire pousser la barbe, avoir un pantalon plus court. Ensuite, ils ont interdit Internet. » À ce moment-là, la peur commence à s’emparer de sa famille. Les privations, les exécutions sommaires… Le quotidien coloré de Mossoul se transforme progressivement en enfer.

« La première année je jouais de la guitare chez moi. On a un groupe électrogène à la maison, alors quand on l’allumait, je me mettais dans la chambre pour répéter. Puis c’est devenu beaucoup trop dangereux. Pas seulement pour moi, mais aussi pour ma famille. J’ai décidé d’ouvrir le faux plafond et d’y cacher ma guitare. » Hakiam range son instrument dans son étui, le regard vague. « Mon ami, lui, a enterré son violon dans le jardin pour éviter que sa famille se fasse tuer. » Dans son entourage, tout le monde connaît quelqu’un qui a été emprisonné ou exécuté publiquement pour des pratiques considérées comme haram, c’est-à-dire non conforme à la loi islamique. « Le plus triste dans cette histoire, c’est qu’à la libération de la ville, quand il est revenu de prison, son père était en train d’arroser le jardin à grandes eaux… », dit-il d’un rire jaune.

Champ de ruines

Pour Hakiam, le souvenir des années Daesh est encore vif et douloureux, car malgré la résilience des Mossouliotes à reconstruire leur cité, les stigmates sont visibles tout autour d’eux. La vieille ville n’est plus qu’un champ de ruines, le bord des routes est jalonné par les immeubles effondrés et quelques carcasses de voitures calcinées. « Ils ont tout détruit », se rappelle Hakiam amèrement. « La ville, les restes archéologiques de Ninive… Ils ont visé la culture en particulier, comme la librairie ou l’opéra. Pour eux, c’était l’œuvre du diable ! Tu parles… » Dans la salle du théâtre Al Rabea, le passage de Daesh est encore présent : la fenêtre des toilettes, montée en vigie pour sniper, les impacts de balles et de roquettes qui mouchettent les murs et des tags à la gloire du califat autoproclamé. « Cet endroit appartient à jamais à Daesh, décrypte Hakiam, essayant de lire les lettres d’argent inscrites sur le mur obscur du couloir défoncé. C’est drôle… On l’a gardé exprès pour leur prouver qu’ils avaient tort. » Avant leur arrivée, jamais Hakiam n’aurait pensé que l’art pouvait le mettre en danger : « Ils ont volé une partie de ma vie. La musique est comme un langage pour moi, on en a besoin pour communiquer avec les autres. Faire partie de cet ensemble est comme un nouveau départ. »

Avocat devenu chef d’orchestre

À la tête de l’orchestre Watar, un homme : Ahmed Mahmoud. Derrière une paire de fines lunettes, un regard vif darde les fausses notes. « Khalas ! » (Stop !), crie-t-il, la baguette fouettant la poussière. Deux des violonistes sont partis dans un mauvais tempo. « Vous avez un train à prendre ? », sourit le chef jusqu’aux oreilles. Ce cinquantenaire autodidacte aux cheveux gris est un ancien avocat. Privilège des Mossouliotes aisés, il décide, dans les années 1970, de lâcher le barreau pour l’archet et s’adonner entièrement à ce qui le passionne : le violon, puis la direction d’orchestre. « On reprend : Si, La, Ré, Sol, deux fois. » Le répertoire qu’il a choisi est varié : musique savante et contemporaine, avec et sans chant. Une des pièces est composée spécifiquement à la gloire d’un de ses amis, un journaliste culturel, fervent défenseur des droits humains, assassiné par Daesh. Pendant la répétition, son portrait passe sur un écran géant posé derrière la scène éventrée.

Ode à la diversité

Cachant à peine son émotion, Ahmed explique : « Tout notre répertoire a été composé ici, dans cette ville. C’est une ode à la diversité, une ode à l’esprit de Mossoul. » Églises, minarets, synagogues, somptueux édifices et librairies bien fournies, grandes universités riches et variées, voilà ce qui représentait à l’époque ce que les habitants appellent ici « l’esprit de Mossoul ». Une ville qui a vu naître au 9 siècle, Ziriab, un des musiciens les plus importants de l’histoire de la musique arabe. Une ville, qui, par sa production musicale, a contribué à faire entrer le Maqâm, système mélodique irakien, au patrimoine mondial de l’Unesco. « Je tenais à ce que cet esprit cosmopolite transparaisse à travers la composition de l’orchestre, raconte Ahmed dans un doux sourire. On veut montrer au monde que pour nous, Daesh, c’est fini ! » Arabes, Kurdes, Yezidis, Turkmènes, Assyriens, chrétiens, musulmans, hommes, femmes… Le tableau que représente cet ensemble de 35 musiciens est une mosaïque ethnique et culturelle de ce qu’est l’Irak. Durant les pauses, ils rient ensemble, s’entraînent à quatre mains sur un piano, se chambrent. « Lui, c’est un âne ! », rigole un gros bonhomme derrière son clavier noir et blanc. « Venant de la part d’un Assyrien, je prends ça pour un compliment », rétorque le second. Tous deux explosent d’un rire couvrant les violons qui tentent de s’accorder.

Appel de la radio

Si Ahmed et ses musiciens sont là aujourd’hui, c’est qu’ils ont tous répondu spontanément à un appel lancé en septembre par la radio Alghad (lutte). Mohammed Alhashimieh en est le fondateur : « Dans ce théâtre, je venais voir des pièces lorsque j’étais à l’école primaire », murmure-t-il en un sourire.

Entendre résonner le premier ensemble de Mossoul pour la première répétition du premier concert, c’est pour lui un aboutissement. Car la création de l’orchestre Watar est l’œuvre de la radio Alghad, dernier rayon de lumière dans l’obscurantisme de Daesh. « Au début, on s’est demandé comment on pouvait casser leurs stupides lois. Alors, en mars  2015, on a créé la radio pirate. » Diffusée dans et depuis Mossoul, elle se voulait le porte-voix des gens libres. « C’était risqué, Daesh tentait de nous trouver. Ils ont essayé de brouiller nos bandes FM. » Les fidèles, constitués petit à petit en réseau, se glissent le code des fréquences du jour sous le manteau. « Le but, c’était de continuer à communiquer à travers la radio, parler du quotidien, des exactions, vivre malgré les risques. Au sein de la guerre, ça a été un support psychologique pour les habitants », conclut-il sur la dernière note de la répétition.

« Ça fait du bien, la beauté ! »

H-2. Dans les locaux de la radio, le stress monte. Les musiciens, surexcités, se coiffent les uns les autres à grand renfort de laque, la seule bombe appréciée ces derniers temps. Les cheveux montés sur la tête, les peignes et les selfies : la coquetterie est toute nouvelle pour la jeune génération mossouliote. « Ça fait du bien, la beauté », glisse un musicien, peigné comme une star du rock’n’roll des années 1950. Dans le bus, les visages se tendent : l’heure du concert a sonné. Le temps d’ajuster son papillon, les voilà déjà sur scène. La salle pleine. Les autorités. Les torses remplis de médailles. Les vieux, les jeunes. Le chef salue. Les premiers accords de Retour à Mossoul éclatent dans la salle. Un vieux musicien dans l’audience éclate en sanglots. Les cordes du qanun font pleuvoir un déluge de notes avec une précision thaumaturgique. Un couple danse, exprime publiquement sa joie et son amour de la musique, interdite sous le califat. Fin du concert, tonnerre d’applaudissements. Profusion d’accolades. Ahmed, les larmes aux yeux, noyé par la foule extasiée qui l’apostrophe, crie en souriant pour couvrir la clameur : « Aujourd’hui, ce n’est pas un concert, mais un festival. Un festival pour le renouveau. Un appel au réveil. » Dans un Irak tribal politiquement morcelé, Mossoul a fait figure d’exemple de résilience et de reconstruction. Alors que la crise perdure et que Daesh vivote dans des poches de résistances à travers l’Irak, l’orchestre Watar est devenu, ce soir-là, la source de lumière qui perce l’obscurantisme.

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