Bataille à Genève autour de la future Cité de la musique

Bien que le conseil municipal de Genève a donné en octobre dernier un préavis favorable pour le projet d’une Cité de la musique, un collectif d’associations a recueilli le nombre suffisant de signatures pour que la population soit consultée. Décryptage de ce référendum à remous.

Initié en 2014, le projet de la Cité de la musique – entièrement financé par la Fondation Wilsdorf – a été imaginé pour répondre aux besoins de l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) et de la Haute école de musique de Genève (HEM). Tandis que la phalange en résidence dans la salle du Victoria Hall répète depuis des années dans des locaux inadaptés, la HEM souffre, elle, d’un manque de place évident et se trouve totalement disloquée dans plusieurs endroits de la ville. En 2017, le concours d’architecture lancé pour la réalisation de la future cité avait retenu le projet de Pierre-Alain Dupraz et Gonçalo Byrne. Les architectes ont conceptualisé un lieu unique réunissant trois salles de concert, des espaces de répétition, une bibliothèque, des restaurants, le tout dans un parc arboré situé dans le quartier des Nations unies actuellement inaccessible au public.

Élitiste ?

Dénonçant notamment « le gigantisme » de cette future Cité, les opposants au projet réunissent toute une variété de profils, dont les partis de gauche (les Verts) et d’extrême droite (l’UDC), mais aussi des défenseurs du patrimoine et des artistes. 

Les sujets de crispations sont nombreux : il y a d’abord le cas des 130 arbres qui devraient être abattus et remplacés (les plus anciens préservés), et le cas de la villa feuillantine du 19e  siècle (non classée) qui serait détruite. Mais surtout, il y a derrière ce projet jugé « élitiste » par ses détracteurs un affrontement idéologique entre musique classique et musique populaire.

Pour Joëlle Bertossa, coprésidente du PS de Genève, « la formation est une dimension primordiale, il y a une vraie nécessité de la HEM d’avoir un lieu pour ses étudiants ». Concernant la question des 130 arbres à abattre, elle s’interroge : « Le PS est évidemment engagé pour l’environnement, mais faut-il une politique de décroissance totale où l’on ne touche plus à rien ? La culture est tout aussi importante que l’air que l’on respire. D’autant que Pro Natura avait été consultée pour savoir quels arbres devaient en priorité être conservés et que pour chaque arbre coupé deux seront replantés. »

Canopée

Pour Julien Dumarcey, membre du comité référendaire et artiste lyrique, « les arbres ont été décimés en quantité dans la ville de Genève. Un rapport de l’université en 2018 a d’ailleurs estimé qu’il manquait 9,6  km2 de canopée pour la taille de la ville. Pour les 130 arbres – parfois centenaires – abattus, c’est en réalité 8 000 arbres et non 260 qu’il faudrait replanter pour retrouver la qualité de la canopée ». Leïla El-Wakil, historienne de l’architecture et du patrimoine, ajoute : « Il y a une espèce de grenouille très rare qui vit aussi dans ce parc. Quand on détruit des arbres, comment peut-on être certain des effets de la replantaison ? »

Le cas de ces 130 arbres est pour Marc Perrenoud – pianiste musicien de jazz – « un sujet émotionnel qui fait perdre toute forme de bon sens face au problème : la situation arboricole de la ville va bien. Construire un nouveau bâtiment à 1,2  km de la ville nécessite forcément quelques aménagements. Replanter 260 arbres va mathématiquement compenser la coupe des 130 arbres, même si ce n’est pas immédiat. Les opposants omettent le facteur temps ».

Philippe Dinkel, directeur de la HEM, précise qu’en matière de respect des normes environnementales, « le futur bâtiment a été pensé avec des panneaux photovoltaïques, un raccordement à l’énergie du lac. Il prévoit également une récupération des eaux de pluie pour alimenter deux étangs dans le parc, ainsi qu’une voie douce pour y accéder. C’est une très mauvaise critique faite par certains Verts qui en font une position dogmatique ».

Mais pour l’historienne Leïla El-Wakil, « un projet novateur au 21e  siècle doit prendre en compte l’existant au lieu de tout écraser. Cette Cité de la musique est simplement la démonstration de l’agonie de l’anthropocène emblématique d’une autre époque ».

Creuser les écarts

L’aspect élitiste de cette future cité de la musique est un argument constamment brandi par les opposants au projet, avec déjà une asymétrie existante entre les subventions apportées à la musique classique et les musiques actuelles. « En termes de subventions, on a déjà 64  millions pour la musique classique et 3,9  millions pour la musique actuelle, affirme Julien Dumarcey. Cette Cité de la musique va irrémédiablement creuser encore les écarts. » Dans les milieux artistiques indépendants, on note que ce sont précisément deux institutions culturelles parmi les mieux dotées de la république, l’OSR (et donc indirectement le Grand Théâtre, dont l’OSR est l’orchestre en résidence) et le Conservatoire (la HEM), qui vont bénéficier le plus de la Cité de la musique.

Pour Joëlle Bertossa, il n’y a aucune raison d’opposer la musique classique et les musiques actuelles : « La culture doit être défendue dans son ensemble, c’est un peu populiste et simpliste de réfuter le projet de la Cité de la musique en arguant qu’il est élitiste. Ce qu’il faut, ce sont des moyens pour la culture alternative, le PS a d’ailleurs défendu des hausses de budget pour la création, le jazz et la scène musicale “alternative”. D’autant plus que le financement de la Cité de la musique est un financement privé qui n’aura donc pas d’impact sur les subventions de la ville. »

Pour le jazzman Marc Perrenoud, « il ne faut pas confondre élitisme et exigence. Mener cette guerre entre patrimoine musical et musique actuelle est un combat d’arrière-garde malheureusement très provincial ». Selon le musicien, cette Cité est au contraire l’occasion de créer des synergies : « Un musicien rock, jazz ou électro qui rencontre un violoncelliste ou un timbalier, c’est cela l’avenir ! Le jazz et les musiques actuelles ont tout à gagner avec cette Cité de la musique. »

Nouveau public

Philippe Dinkel, directeur de la HEM qui suit le projet depuis le début, précise que le projet architectural a été imaginé pour accueillir toutes les musiques mais permettra aussi de capter de nouveaux publics : « La Cité offre de multiples possibilités pour des concerts à l’intérieur et à l’extérieur. Cela devrait faire rêver les gens ! Je suis frappé de la façon dont on instrumentalise le projet comme un bunker pour riches, alors que c’est exactement l’inverse. »

En 2016, le référendum contre la restauration et l’agrandissement du musée d’Art et d’Histoire par Jean Nouvel avait eu gain de cause, et le projet avait dû être abandonné. « C’est une spécialité genevoise de torpiller des projets emblématiques malgré un avis favorable en votation municipale, déplore Philippe Dinkel. Si le 13  juin prochain c’est le “non” qui l’emporte, alors on reparlera d’une Cité de la musique dans 30 ou 40  ans. »

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