La voix dans les grottes préhistoriques

Mathilde Blayo 27/04/2021

Iégor Reznikoff est professeur émérite de philosophie de l’université Paris-Nanterre, spécialiste du chant antique et auteur de recherches sur la dimension sonore des grottes paléolithiques.

Quelle corrélation avez-vous établie entre les peintures préhistoriques et les qualités acoustiques des grottes dans lesquelles on les trouve ?

La première chose qu’il faut se représenter, c’est que la voix est un outil évident pour appréhender la grotte. Avec la voix, on peut entretenir un rapport vivant à la grotte, un rapport plus profond qu’avec nos simples yeux grâce à la résonance, à l’écho. Les tribus préhistoriques avaient vraisemblablement une écoute plus fine que la nôtre. Dans leur société du silence et du bruit naturel, l’écoute était indispensable, notamment pour la chasse ; l’imitation potentielle des cris d’animaux demandait aussi une oreille plus fine. Il semble évident que ces hommes étaient plus actifs dans l’univers sonore.

Quand je me suis retrouvé dans une grotte, invité par un préhistorien, j’ai entendu la sonorité de la grotte, sa résonance, et je me suis demandé si sa qualité acoustique avait un lien avec les peintures préhistoriques. Ce que nous avons découvert depuis 1983, c’est qu’il y a un rapport statistique fort entre la qualité sonore d’un lieu et la présence de peinture. Plus l’espace résonne, plus il y a de peintures aux murs. On pourrait croire au hasard, mais la concordance atteint des pourcentages supérieurs à 80 voire 90 % d’images en correspondance avec des lieux sonores dans beaucoup de grottes étudiées.

Nous avons aussi découvert dans les tunnels étroits des points rouges, faits d’ocre, placés aux points mêmes des maxima de résonance. On pourrait là aussi croire à une coïncidence, mais cela s’est retrouvé dans plusieurs grottes et plusieurs boyaux : la probabilité que ce soit un hasard est très faible. Pour le moment, nous n’avons pas d’autres explications pour ces points rouges qu’une explication acoustique. Dans ces tunnels obscurs, l’écho est très important, il indique si l’on peut aller plus loin ; si le son nous revient d’en bas, l’écho indique un trou…

Cette place que peut occuper la voix dans les grottes doit-elle laisser penser à un usage musical ou rituel de ces lieux ?

Je crois personnellement que dans ces peintures préhistoriques, il y a une intention, un rapport avec le monde visible et invisible. Le chamanisme est la première expression spirituelle connue de l’homme, et dans les sociétés chamaniques, l’esprit de l’animal est essentiel. Il est probable que des cérémonies tenaient place dans ces lieux où le son prend une dimension particulière. On a retrouvé des flûtes dans les grottes, et le chant est le premier des instruments.

Il est évident que ces hommes ont choisi volontairement des endroits sonores. Dans deux espaces d’une même dimension, on trouvera des peintures dans l’un et rien dans l’autre. Visuellement, rien ne permet de saisir de différence fondamentale entre les deux salles, mais si l’on teste l’acoustique, celle qui contient de nombreuses peintures est la plus sonore. Ce choix était délibéré et le son devait tenir un rôle dans ce choix.

Que vous inspire ce rapport entre la voix et l’environnement naturel aujourd’hui ?

Nous avons perdu la finesse des harmonies naturelles. Avec nos gammes tempérées, nous avons simplifié cette richesse. Aujourd’hui, les synthétiseurs bêtifient l’oreille. Je connais bien la résonance romane, dans des lieux où l’on est obligé de chanter selon les lois de la résonance. Il faudrait revenir vers une compréhension, une écoute des espaces naturels et de leur résonance comme les grottes, les lacs.

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