Concerts en plein air : un second souffle ?

Flore Caron 27/04/2021

Le spectacle vivant doit faire face aux contraintes sanitaires pour envisager une reprise. Parmi les différentes options envisagées, le plein air gagne du terrain.

La culture commence péniblement à entrevoir la lumière au bout du tunnel. L’allocution du président de la République, le 31  mars dernier, laisse espérer une réouverture à la mi-mai. Mais les contours de cette reprise restent nébuleux. Quelles dates ? Quelles jauges ? Quel protocole sanitaire ? En attendant d’en savoir plus, les structures élaborent différents plans et espèrent être en mesure de s’adapter aux modalités imposées par le gouvernement. Parmi ces plans, figurent les concerts en plein air. Une option qui paraît stratégique alors que les experts s’accordent à dire que les risques sont moins élevés en extérieur : seules 10 % des contaminations y auraient lieu.

« Il y a un intérêt réel à miser sur le plein air pour retrouver le spectacle vivant », assure Alexandra Letuppe-Pantic, directrice du Festival des forêts qui s’est spécialisé sur ce créneau depuis près de 30 ans. Le festival propose des concerts dans la nature en plein cœur des forêts de Compiègne et de Laigue (Oise), notamment dans le théâtre éphémère installé sur le site d’un ancien prieuré. L’été prochain, même les quelques concerts en salle seront modulables en cas d’impossibilité de jouer à l’intérieur en raison de la crise sanitaire. « On a systématiquement un plan B. L’extérieur est notre solution de repli. On va de l’intérieur vers l’extérieur », précise Alexandra Letuppe-Pantic. Un transfert en plein air dont le surcoût occasionné représente environ 14 % des coûts de production du festival. L’Opéra de Lille, lui, proposera des concerts dans la ville tout au long de l’été. « On sait qu’en extérieur ce sera possible alors on cherche tous cette solution-là », observe Caroline Sonrier, directrice de l’Opéra. L’objectif est à présent de repérer les lieux adéquats. « Comme il va certainement y avoir des contraintes concernant la jauge, on doit trouver des espaces fermés comme des squares pour être en mesure de contrôler l’accès », précise la directrice.

Contraintes techniques

Bien qu’envisagés, les concerts en extérieur restent pour beaucoup une réponse dégradée. « On est en train d’y réfléchir pour cet été. Faire des concerts en plein air, c’est possible, puisqu’on en faisait même avant la crise. Mais ce n’est pas une solution à tout. Ça ne me semble pas suffisant dans ma pratique artistique. On espère quand même que les salles pourront rouvrir, ne serait-ce qu’à mi- jauge », reconnaît Mathieu Romano, directeur musical de l’ensemble vocal Aedes. « Cela permet de renouer le contact avec le public, concède quant à elle Clémence Quesnel, adjointe au directeur de l’Association française des orchestres. Mais ça n’a rien à voir avec le bonheur d’assister à une représentation dans un lieu qui est dédié, où le public peut profiter de tout ce que l’orchestre a à offrir en termes de nuances, de timbres, etc., ça ne peut pas remplacer le concert en salle. »

Sonorisation

D’autant plus que le concert en extérieur entraîne un certain nombre de coûts supplémentaires que les ensembles ne sont pas toujours en mesure de prendre en charge. « Pour proposer quelque chose de qualitatif, ça coûte très cher. Cela veut dire qu’il y a quelqu’un pour régler la prise de son, les micros, etc. Ce qui démultiplie les budgets. On peut s’accommoder d’une sonorisation un peu grossière, mais on perd l’intérêt de la musique », explique Mathieu Romano.

Toutefois, en fonction de la taille des ensembles, certains lieux dédiés permettent de ne pas avoir recours à la sonorisation : c’est le cas des théâtres de verdure. « Pour les concerts de musique de chambre, dans notre théâtre de verdure où les ruines [du prieuré de Saint-Pierre en Chastres, NDLR] nous servent de fond de scène, ou même en forêt avec l’effet de conque qu’offrent les arbres et la couverture végétale, on n’a absolument pas besoin de sonorisation, indique Alexandra Letuppe-Pantic. On est dans une qualité de son différente de celle d’une salle, mais tout à fait intéressante. Les artistes sont souvent les premiers surpris. » Le Réseau européen des théâtres de verdure en a recensé des centaines en France, tant dans les jardins que dans les villes.

On citera également le théâtre antique des Chorégies d’Orange, lieu incontournable de la musique en plein air. Construit il y a plus de 2 000 ans sous l’empereur Auguste, il permet de donner des représentations devant plusieurs milliers de personnes sans sonorisation. « On a la chance d’avoir un mur de scène intégralement préservé qui donne une acoustique au spectacle antique absolument incroyable, se réjouit Paulin Reynard, directeur de production des Chorégies. Les Romains sont des maîtres qui n’ont jamais été surpassés. »

La météo : donnée imprévisible

Organiser des concerts en extérieur ne s’improvise pas. En matière de production, le spectacle n’est pas conçu de la même manière selon qu’il a lieu en plein air ou dans une salle fermée. « La première chose à
laquelle on doit penser lorsqu’on prévoit un événement en plein air, c’est la météo. Cet élément n’est pas maîtrisable et tout ce que vous allez mettre en place est soumis aux aléas de la météo
, témoigne Paulin Reynard. Je suis en relation tous les jours et même toutes les heures avec les services météo. » Ainsi tout le planning est adapté en fonction du temps. « Le montage technique ne peut pas se réaliser l’après-midi où il peut faire jusqu’à 45 degrés sur la scène du théâtre, explique le directeur de production. Les musiciens ont entre leurs mains des instruments fragiles qui ne peuvent pas supporter une trop forte chaleur. Donc les répétitions ne commencent jamais avant 18 h 30 et peuvent durer jusqu’à minuit et demi. Souvent, avec les orchestres, il y a des clauses de température de la salle. On doit s’engager à fournir un lieu de concert avec une température comprise entre 17 et 24 degrés. » Il faut aussi penser à l’éventuel report des concerts et souscrire des assurances spéciales. « Tous nos plannings sont prévus pour cet éventuel report et les spectateurs le savent, c’est d’ailleurs écrit sur les billets », précise Paulin Reynard.

Plan « scènes vertes »

Le 6  mars dernier, Bruno Ory-Lavollée, président du Festival des forêts, a rédigé un plaidoyer à l’attention de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) des Hauts-de-France dans lequel il propose la mise en place d’un plan « Scènes vertes » associant les collectivités territoriales. L’objectif : inciter le secteur du spectacle vivant à déplacer une partie de son activité à l’extérieur. Le président du Festival des forêts propose la mise en place d’une ligne budgétaire pour prendre en charge les surcoûts engendrés par les représentations en extérieur. Il souhaiterait également que la procédure administrative puisse être accélérée lorsque l’installation requiert des autorisations spécifiques.

« Avec la crise sanitaire, le télétravail est devenu une modalité normale de la vie professionnelle et il le restera. Il pourrait en être de même du spectacle en plein air. Pour chaque lieu de spectacle, la norme sera alors de disposer, en plus d’une ou plusieurs salles, d’une scène verte située à proximité. » Un programme qu’il voit comme une réponse urgente en période de crise, mais qu’il souhaiterait aussi voir évoluer comme une « nouvelle orientation de la politique culturelle ». En effet, si le concert en extérieur semble être une des options pour faire revivre le spectacle vivant dans les mois à venir, il est également un moyen de toucher un public plus large. Une enquête du Festival des forêts révèle que 40 % de son public sont des primo-spectateurs. Bruno Ory-Lavollée l’assure : « Indépendamment de la crise sanitaire, le plein air constitue un des moyens de conquérir de nouveaux publics et de démocratiser les pratiques ! »

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