Into the Wild, la nature dans la musique contemporaine

Laurent Vilarem 27/04/2021

Les compositeurs se passionnent pour les sons mais aussi pour les formes d’origine naturelle, jusqu’à créer des paysages sonores.

Depuis toujours, la nature est source d’inspiration pour les compositeurs. Dès la Renaissance, Clément Janequin écrivit un Chant des oiseaux. Les Quatre Saisons de Vivaldi sont un autre célèbre exemple, avec un lourd orage d’été et une fine pluie d’automne. Avec le romantisme, la nature devient source de contemplation : les musiciens y puisent des états d’âme, tel Beethoven dans sa Symphonie pastorale. Avec Debussy, les éléments deviennent le réservoir de sonorités nouvelles. Créée en 1905, La Mer prolonge des “modèles” abstraits, comme la vague ou le ressac, amenant à une connaissance plus active des éléments. Dans son Catalogue d’oiseaux, Messiaen note scrupuleusement les chants de différentes espèces ornithologiques. De la même manière, le 4’33 de John Cage interroge l’environnement dans lequel se déroule un concert. Depuis, la musique contemporaine s’est notamment développée dans deux directions différentes : le modèle naturel et l’installation sonore.

Utiliser des “modèles” naturels

L’apparition des outils informatiques a permis une étude scientifique de la nature. Dans la descendance de Debussy, les compositeurs spectraux ont analysé par ordinateur la propagation sonore de phénomènes naturels. Dans Le Partage des eaux (1997), Tristan Murail analyse par exemple le son d’une vague se brisant sur la grève. Ces sons naturels inspirent les formes et les sonorités de la pièce, parfois par exploitation des données d’analyse, parfois de façon métaphorique.

De la même manière, de nombreux compositeurs utilisent des mathématiques fractales (présentes dans la nature) pour laisser croître leurs œuvres de manière organique. Le pianiste et compositeur Melaine Dalibert a développé ainsi son propre système algorithmique : « Quand on étudie la structure des coquillages ou la formation des masses nuageuses, on ne peut qu’être béat d’admiration ! La nature nous offre des phénomènes d’une saisissante logique. Certains coquillages reproduisent par exemple le Triangle de Sierpinski, une fractale qui prend racine dans un langage abstrait. Pour certaines de mes pièces, je développe ainsi des algorithmes, afin de créer des processus génératifs. » Une technique d’écriture mathématique, réalisée dans le cas de Dalibert, avec crayon et sans ordinateur : « Quand je fais ces musiques, je me tiens comme un deus ex machina ou le savant Frankenstein au tout début, puis la créature m’échappe : je laisse libre cours à l’exécution du programme, la musique se déroule d’elle-même et j’aime être surpris par le cycle que je mets en route. » Directeur de la compagnie Akousthea, Alexandre Lévy travaille sur les phénomènes de communications entre végétaux : « Dans le projet Vibration Forest, je me base sur la recherche de bioacousticiens sur les vibrations sonores que s’échangent les végétaux. À partir de ces données, je modélise des cycles de fréquences et d’interactions dans l’espace et le temps. Nous les reproduisons ensuite sur des installations en bois, à l’aide de transducteurs de signaux. Je n’exclus ainsi jamais la partie sensorielle : les auditeurs ressentent physiquement la musique. » Une pratique compositionnelle qui utilise des technologies de pointe : « Réfléchir à ces installations donne paradoxalement beaucoup de liberté, car je travaille sur des champs d’écriture, des modèles d’attitude et des découvertes que je n’aurais pas utilisées autrement. » Cette recherche de “modèles” naturels n’est cependant systématique pour aucun des deux compositeurs. En effet, Melaine Dalibert travaille également sur des pièces d’inspirations libres voire improvisées. Quant à Alexandre Lévy, il réfute tout renoncement à la volonté humaine dans la composition : « Il est absolument nécessaire d’écrire quelque chose. Écrire de la musique est un acte culturel et non naturel : il faut absolument donner un point de vue, un regard, une façon d’écouter, de mettre en scène l’œuvre musicale. »

Le compositeur au milieu de son environnement

Le concept d’installation sonore est né dans les années 1960, notamment avec l’américain Max Neuhaus qui installe des haut-parleurs dans l’espace public new-yorkais. À sa suite, le Canadien
R. Murray Schaffer théorise le concept de “soundscape”, paysage sonore. Depuis quelques années, les installations sonores se multiplient en France. Le projet de la compagnie Akousthéa Arbres d’écoute sera ainsi de nouveau présenté dans le domaine de Chaumont-sur-Loire (41) lors de la réouverture des musées. Son concepteur Alexandre Lévy remarque un changement de perception pour le public : « Le fait que la musique soit donnée en extérieur crée de nouvelles conditions. Lorsqu’il s’agit d’une installation dans laquelle le public peut entrer, chacun possède sa propre réception. Nous sommes tous égaux dans un jardin, et pouvons nous balader à notre guise autant de temps qu’on le souhaite. Il n’y a pas de hiérarchisation entre regardeur et regardant. »

En déployant sa musique dans un lieu, le compositeur se place donc au milieu de son environnement. Un lien plus intime se noue avec le visiteur. Les hasards de la médiation culturelle ont ainsi amené les installations de la compagnie Akousthéa à venir auprès de publics empêchés. Prévu pour le Festival Autres Mesures 2020, Inuksuit de John Luther Adams devait être donné au parc du Thabor de Rennes. L’œuvre, qui doit être jouée en plein air, réunit un effectif modulable de 9 à 99 percussionnistes.

Accueillir le multiple

Si les compositeurs spectraux cherchaient à “contrôler” la nature à l’aide de programmes informatiques, certains compositeurs d’aujourd’hui acceptent un plus grand lâcher-prise dans leurs œuvres. Loin d’être le seul maître à bord, le compositeur accueille les sons environnants, voire d’autres pratiques musicales à l’intérieur de sa musique. Pierre-Yves Macé évoque ainsi l’idée d’une musique “recyclée”. Dans Song Recycle, le compositeur français (qui a également participé en septembre 2020 à l’installation Singing Trees dans le jardin du Palais-Royal) utilise des chansons désuètes des années 1930 pour les replacer dans un nouvel environnement. Dans Rumorarium, il confronte un ensemble instrumental à des bruits ambiants de ville. Dans Chansons migrantes, il intègre des chants venus du monde entier pour réaliser une œuvre aux sources multiples qui “tiennent ensemble”.

Cet ambitieux projet a été naturellement réinvesti par des ateliers de médiation culturelle. Un domaine qui a soulevé de nombreuses questions pour Pierre-Yves Macé : « La dimension culturelle et sociale est tout à fait pertinente, mais il est parfois difficile de trouver sa place en tant que compositeur. On peut parfois se sentir instrumentalisé au sens négatif du terme, et souvent je me suis demandé si un animateur ou un spécialiste pédagogique ne serait pas plus adapté que moi. Mais le projet répondait au chant amateur et aux sons enregistrés qui sont partie intégrante de ma pratique de compositeur depuis mes débuts. »

Militantisme musical ?

De nombreux artistes militent pour davantage d’écologie. Le chorégraphe Jérôme Bel bannit par exemple tout voyage en avion pour sa compagnie, afin de limiter le bilan carbone de ses spectacles. Se dessine ici aussi un retour au local et à l’engagement social. Parmi les grandes figures de l’écologie musicale, John Luther Adams a milité en Alaska durant les années 1990. Activiste écologiste à temps plein, il a participé au travers de fondations à empêcher les autoroutes et les forages dans le Nord arctique où il a vécu vingt-cinq ans.

Dans une conférence donnée au Centre des arts de Banff en 2015, le compositeur américain déclare avoir dû choisir entre l’activisme et la musique. Il décrit son choix en ces termes : « À un moment, j’ai compris que quelqu’un pouvait prendre ma place en tant que politique mais que personne d’autre que moi ne pouvait faire la musique que j’imaginais. J’ai donc fait l’acte de foi de croire que la musique pouvait importer tout autant que l’activisme et la politique. Aujourd’hui, j’en suis venu à penser que l’art était plus important que la politique. » Auteur d’une musique ample qui s’inspire de la nature (Become Ocean, Become Desert), John Luther Adams a connu une autre expérience fondatrice : « Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’entendre ma pièce pour percussions Strange and Sacred Noise jouée dans un désert en Californie. Cette expérience fut à la fois humble et provocatrice. Dans une salle de concert, cette pièce sonne de façon ample, puissante, presque effrayante, alors qu’en extérieur, une grande partie s’envole dans le vent. Il m’est finalement apparu logique de composer une musique conçue depuis le début pour être jouée, entendue et ressentie, en plein air. »

Et le compositeur américain de préciser la portée de ce basculement : « Faire de la musique en extérieur implique un autre mode de conscience. Vous pouvez appeler cela de l’écoute écologique. Dans la salle de concert, on se referme sur soi, loin du monde extérieur, on concentre son écoute sur des sons soigneusement produits. Dehors, nous essayons de développer notre conscience pour englober une multiplicité de sons. On est invités non pas à entendre le message proposé par le compositeur et les musiciens, mais également par le monde autour de nous. Chacun doit découvrir son propre point d’écoute individuel. »

Plus que jamais, les compositeurs d’aujourd’hui travaillent la notion d’espace. En raison du changement climatique et des menaces qui pèsent sur l’environnement, la nature est devenue un extérieur changeant et imprévisible. Dans sa pièce Heave, créée dans les jardins de l’abbaye de Royaumont, la compositrice Sivan Eldar a imaginé un territoire sonore dans lequel les micros étaient cachés dans la nature. « En tant que compositrice, je n’ai pas de réponse à donner, j’ai juste des questions à poser. La musique nous ouvre un monde de métamorphoses, que celles-ci parlent d’un environnement en crise, d’une histoire d’amour ou d’un rapport en train de changer. La musique révèle ce qui nous est caché. »

La musique nous immerge dans un monde qui change à une vitesse inquiétante. Le nôtre est menacé par le réchauffement climatique. À nous aussi, auditeurs, d’être en mouvement, de trouver notre place et d’agir autour de nous.

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