Le cri d’amour des grenouilles

Éloïse Duval 27/04/2021

Le musicien et chercheur Thomas Tilly nous raconte comment la musicalité de la faune et de la flore inspire ses compositions tout en interrogeant notre rapport à la nature.

Qu’est-ce qui vous a mené à vous intéresser à la musicalité de la nature ?

J’ai longtemps éprouvé une forme de fascination pour la biologie et, peu à peu, j’ai appris à me laisser porter par la musique des lieux que je contemplais. Alors de manière empirique d’abord, j’ai embarqué un microphone à l’extérieur, et j’ai pris conscience de la grande richesse de la nature et de sa potentielle musicalité. Lorsqu’on se laisse habiter par la musique des lieux, on a l’impression d’être à la convergence des sons, et c’est cette convergence qui apparaît finalement comme une composition musicale.

Comment vos compositions interrogent-elles notre rapport à la nature ?

Dans mon travail de composition, je m’inspire beaucoup des travaux d’anthropologie que je mène en parallèle de mes activités musicales, et j’essaie d’interroger le rapport des hommes à la nature. Je tente notamment de briser le dualisme qui nous amène parfois à opérer une dichotomie entre ce que serait le monde “des animaux” et notre monde, et à considérer que la nature serait extérieure à nous. J’ai cherché à prolonger ces questionnements à travers une immersion au cœur des forêts tropicales guyanaises. Je suis parti en exploration accompagné d’un herpétologue 1 et nous avons assisté à un rassemblement massif de grenouilles : chaque année, durant quarante-huit heures, des grenouilles se retrouvent dans des mares éphémères, et cette reproduction explosive occasionne un mur du son qui atteint 98 décibels. Ces sons très aigus créent un mur de bruit extrêmement compact, et contrebalancent les sons que l’on pourrait attendre d’une forêt tropicale. On a tendance à penser la forêt comme un jardin d’Éden organisé et apaisant et, par leurs cris violents et agressifs, ces grenouilles prennent le pouvoir sur cet espace géographique. J’ai livré une phonographie et un enregistrement brut de ce bruit massif et radical. Ensuite, j’ai utilisé la fréquence fondamentale de chaque espèce, fréquence que j’ai traduite par une courbe sinusoïdale. Et en partant de cela, j’ai essayé de créer un jeu de frottements entre cette interprétation artificielle avec des ondes plus simples que celles des animaux, et les cris bruts que j’avais enregistrés pour gommer cette dualité, et créer des battements entre ce phénomène réel et son interprétation électronique.

Comment ces immersions au cœur de la forêt influencent-elles le processus de composition ?

Souvent, lorsqu’il s’agit d‘enregistrer les sons de la nature, on nous livre des échantillons naturalistes, qui se veulent au plus près possible de la réalité. Mais quand j’ai entendu les singes hurleurs pour la première fois, je me suis aperçu que ces enregistrements ne convenaient pas du tout. Quand les singes se mettent à hurler, leurs cris résonnent à des dizaines de kilomètres, et on ne sait même plus qu’il s’agit de singes, car leur chant se confond presque avec celui du vent. Alors, au lieu de me tenir près d’eux, j’enregistrais dans le champ diffus ce râle grave qui enveloppe la forêt, et qui montre à quel point les singes savent utiliser l’acoustique du lieu. Ils ne posent pas leurs graves au hasard, mais ils hurlent depuis les plateaux. Ce qui est fascinant, ce n’est pas seulement le timbre du son, mais le contexte dans lequel les singes le produisent, et la maîtrise de l’acoustique dont témoignent leurs chants. C’est ce que j’essaie de traduire dans mes compositions, en laissant le terrain drainer la forme musicale, et mes expérimentations s’imprégner d’une nature qui a pénétré mon corps et mon esprit.

1. L’herpétologie est la branche de l’histoire naturelle qui traite des amphibiens et des reptiles.

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