La "Symphonie alpestre" de Richard Strauss

André Peyrègne 27/04/2021

Le dernier poème symphonique de Strauss célèbre la nature dans un déchaînement orchestral.

8  octobre 1915. Richard Strauss, front dégarni, cheveux ébouriffés sur les côtés, monte au pupitre de la Hofkapelle de Dresde à la Philharmonie de Berlin. On n’est pas dans la salle berlinoise que l’on connaît aujourd’hui, mais dans l’ancienne patinoire qui a été transformée en salle de concert, tout en longueur avec ses deux étages de loges et ses colonnades à l’antique.

Protégé par les murs de cette salle, on n’entend pas les bruits de la guerre qui fait rage en Europe. Et pourtant, les morts tombent par milliers depuis un an et la famine commence à menacer à Berlin.

Richard Strauss, âgé de 51  ans, baisse sa baguette sur sa dernière œuvre, la Symphonie alpestre. Un murmure monte de l’orchestre. Les cordes frémissent. Les notes de la gamme de si bémol s’agglomèrent en “cluster”. Ainsi commence cette œuvre qui ne ressemble à aucune autre et qui décrit une balade en montagne se déroulant de l’aube à la nuit. Richard Strauss, qui a acquis en 1908 une villa à Garmisch, est un habitué des excursions dans les Alpes bavaroises.

Peu à peu, la musique s’éclaire : voici le « Lever du soleil » avec sa mélodie diatonique, homorythmique. Arrivent ensuite les notes ascendantes, au rythme appuyé, du thème de la montée.

Cette symphonie décrit-elle une simple ascension en montagne ? Elle a peut-être une autre signification, suggérée par Strauss lui-même dans son journal. Elle se référerait à L’Antéchrist de Nietzsche, aurait la dimension métaphysique, mystique, d’une ascension purificatrice. Elle exprimerait une « délivrance par le culte de la nature, éternelle et glorieuse ». Elle serait une sorte de synthèse des deux poèmes symphoniques d’inspiration nietzschéenne précédents, Ainsi parlait Zarathoustra et Une vie de héros.

Les épisodes s’enchaînent, portant chacun un titre : « Entrée dans la forêt », « Marche à côté du ruisseau », « Cascade », « Apparition », « Sur les prés fleuris », « Sur le pâturage », « Errance à travers les fourrés et taillis », « Glacier », « Moments dangereux », « Sommet », « Vision », « Brouillard », le « Soleil obscurci », « Élégie », le « Calme avant la tempête », « Orage et tempête ». L’orchestre est d’une richesse inouïe avec même une machine à vent et des cloches de vache !

Au fur et à mesure de l’ascension, la musique abandonne ses simples évocations de cors des Alpes, des torrents, des chants d’oiseaux et des troupeaux au profit d’une célébration mystique dont l’apothéose est atteinte au « Sommet » et dont on ressent la ferveur au moment de la « Vision ». Arrive ensuite l’orage, avec les flatterzunge des bois, les stridences des trompettes, l’explosion de l’orgue, les sifflements de machines à vent. Jamais orage n’a suscité un tel déchaînement orchestral.

Tout s’apaise ensuite. On redescend. Le thème de l’ascension est renversé, présenté de manière rétrograde. Les derniers épisodes : le « Coucher du soleil », « Épilogue », « Nuit ». L’ultime pianissimo vibre, modulant en mi mineur. La musique s’éteint. Le silence s’impose. Richard Strauss peut descendre de son pupitre. Il a fait œuvre de géant. Il peut à présent refermer le manuscrit de sa partition.

Qu’en fera-t-il ? Après la Seconde Guerre mondiale, il en fera don à la France. Aujourd’hui, sur une étagère de notre Bibliothèque nationale, sommeille une partition dont peu de visiteurs, passant devant elle, soupçonnent le volcan qu’elle contient.

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