Le monde de l’opéra italien dans le viseur de la justice

Georgina Florès 11/05/2021

Agents, directeurs de théâtre, chefs d’orchestre… plusieurs personnalités du monde lyrique sont soupçonnées de corruption et de trafic d’influence, du Teatro Regio de Turin aux Arènes de Vérone en passant par la Scala de Milan.

Carrières artistiques construites à coups de pots-de-vin, contrats truqués et népotisme politique : le parquet de Turin continue de lever le voile sur le système des agences artistiques et des rapports de corruptions que l’on soupçonne entre celles-ci et les maisons d’opéra en Italie.

L’enquête coordonnée par les procureurs Elisa Buffa et Enrica Gabetta a abouti au début du mois de mars à la mise en cause de plusieurs suspects dont celui qu’on surnomme « il re delle celebrità » Alessandro Ariosi fondateur de la célèbre agence artistique portant son nom (l’agent de Placido Domingo et Sonia Yoncheva) ; William Graziosi, ancien surintendant du théâtre Regio de Turin, Daniel Oren, chef d’orchestre (représenté par Ariosi), Roberto Guenno, bras droit du surintendant William Graziosi. Ces personnes sont soupçonnées de corruption, d’extorsion, de trucage d’offres et de trafic d’influence illégal et le procureur demande leur mise en examen.

Pacte

L’enquête met notamment en lumière l’existence d’un pacte entre William Graziosi et Alessandro Ariosi depuis 2015.

Graziosi alors surintendant de la fondation Pergolèse1 aurait conçu - en échange d’une somme d’argent donnée par Alessandro Ariosi - des saisons d’opéra qui donnaient une visibilité presque exclusive aux artistes d’Ariosi, imposant un monopole de fait sur le marché lyrique italien. Les soupçons de corruption et de truquage des offres qui pèsent sur la puissante agence installée à Maroggia en Suisse italienne, sont corroborés par ses chiffres d’affaires qui auraient triplés en une année, avec une hausse de 700 000 euros - selon les enquêteurs en charge du dossier.

William Graziosi serait ensuite arrivé au poste de surintendant de l’opéra de Turin en 2018 (poste clé dans le recrutement des chanteurs) grâce à l’aide de Roberto Guenno en étroite relation avec la maire Chiara Appendino, membre du mouvement populiste 5stelle. Roberto Guenno aurait en retour obtenu un avancement de carrière fulgurant passant de simple choriste au sommet de l’administration du théâtre piémontais (bras droit de William Graziosi). Arrivé à ce poste clé de l’administration Graziosi aurait continué à favoriser les chanteurs de l’agence Ariosi dans les saisons du théâtre.

Pot-de-vin

Cette affaire ravive également en contrepoint une histoire de pot-de-vin dénoncée en juin 2020 par le metteur en scène allemand Henning Brockhaus pour sa mise en scène de la Traviata « des miroirs » à qui Graziosi aurait demandé sans raison la somme de 5000 euros pour un engagement à l’Opéra d’Astana au Kazakhstan.

Le théâtre Regio de Turin n’est pas le seul dans le viseur de la justice italienne. Les Arènes de Vérone, La Scala de Milan et la Fenice ont également été suspectées de procéder à des trafics d’influences révélant un système que les syndicats des artistes italiens dénoncent fermement : la concentration entre les mains de quelques agences artistiques de la plupart des contrats passés avec les opéras. Ainsi à la Scala, pendant les années de l’ancien surintendant Alexander Pereira, il y aurait eu une division des rôles à pourvoir entre les deux grandes agences InArt et Ariosi verrouillant de manière quasi mafieuse tout le marché lyrique. Francesco Saverio Clemente directeur de l’agence Inart dans une interview et un communiqué publié par la Repubblica en juillet 20202 se défendait d’être associé au nom d’Ariosi et plaidait son innocence en invoquant un consortium d’agents chez inArt plutôt qu’un monopole…

Contre-plainte

Par ailleurs, dans les documents examinés par le procureur Elisa Buffa, le trafic d’influence d’Ariosi mène également à Vérone où les exposés envoyés au parquet de la ville rapportent que depuis 2018 « la conclusion de contrats entre les Arènes de Vérone et l’agence Ariosi a augmenté de façon spectaculaire par rapport aux saisons précédentes. Au total, l’agence a obtenu la signature de près de 100 rôles entre artistes et chefs d’orchestre » et que le choix a été possible « uniquement avec le consentement de la direction artistique »3. Cecilia Gasdia soprano et surintendante de l’institution nie fermement les rapports privilégiés qu’elle aurait eu avec l’agence Ariosi et le chef d’orchestre Daniel Oren - représenté par Ariosi - et a déposé depuis une contre-plainte.

Ce scandale des agences en Italie met en exergue un fonctionnement insidieux qui permet aux agences les plus puissantes d’imposer les artistes de leur écurie, non seulement les plus célèbres, mais aussi les autres, dans une sorte de forfaits "tout compris" qui rend impossible, ou du moins compliqué, le travail de celles et ceux qui n’en font pas partie.

 

1 Crée en 2000 à Jesi, La Fondation Pergolesi Spontini régit six théâtres dans la province d’Ancône. Le GB Pergolesi Theatre" et le " Valeria Moriconi Theatre" à Jesi; le "Théâtre Gaspare Spontini" à Maiolati Spontini; le "Théâtre de la ville" à Montecarotto; le "théâtre P. Ferrari" à San Marcello; et le "Théâtre La Fortuna" à Monte San Vito.

2 https://torino.repubblica.it/cronaca/2020/07/16/news/inart-262126195/?ref=search

3 Pour toutes informations supplémentaires voir l’article de la Repubblica : https://torino.repubblica.it/cronaca/2020/06/21/news/torino_l_inchiesta_per_corruzione_al_teatro_regio_potrebbe_allargarsi_all_arena_di_verona-259793466/?ref=search

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