Le bilan carbone des orchestres

Mathilde Blayo 11/05/2021
À l’heure de la reprise du secteur culturel, se pose plus que jamais la question de l’empreinte environnementale des artistes. Les orchestres et les ensembles commencent à réinventer l’organisation des tournées : mode de transport, hébergement, restauration…

Il y a deux ans exactement, dans notre numéro Écologie, nous nous penchions sur l’empreinte carbone des orchestres et constations alors le manque de données sur ce sujet pour nos structures françaises et le peu d’initiatives du secteur en la matière comparé à nos voisins britanniques ou scandinaves. Mais depuis deux ans, des groupes de travail sur ces sujets se développent dans les structures permanentes et aboutissent à des changements de fond. Cette année, l’Opéra de Lille devenait le premier opéra vert de France en obtenant la certification ISO pour sa politique en matière de développement durable. L’année dernière naissait l’association Arviva – Arts vivants, Arts durables, qui se donne pour mission d’aider le secteur à prendre la mesure de l’impact environnemental de ses activités, et d’identifier des alternatives durables.

Éléments scientifiques

Le think tank Shift Project travaille depuis un an sur un « Plan de transformation de l’économie française », pour établir la marche à suivre afin d’arriver à une neutralité carbone dans tous les pans de l’économie du pays en 2050. Pour le secteur culturel, Samuel Valensi, responsable du pôle, a d’abord voulu établir un bilan de l’impact carbone et de l’usage des ressources. « Pour le spectacle vivant, ce qui englobe les festivals comme les lieux de création et de diffusion, la première source d’impact environnemental est le déplacement des spectateurs, indique-t-il. Viennent ensuite le bâtiment, puis la mobilité des œuvres et et des artistes, puis la restauration. » La réalisation d’un bilan carbone est recommandée à toutes les structures qui souhaitent s’engager vers une réduction de leur impact environnemental. Le Banquet Céleste a ainsi fait réaliser son bilan carbone sur l’année 2019 : 70,3 tonnes d’équivalent CO2, ce qui représenterait l’équivalent de huit tours du monde en avion. « C’était important pour nous de partir de données identifiées, explique Delphine Chrétien, déléguée générale de l’ensemble. Damien Guillon ne voulait pas imposer une démarche aux musiciens sur une base idéologique, mais sur la base d’éléments scientifiques. À partir de ce bilan, nous posons aussi la question de nos objectifs. » Arviva travaille aujourd’hui en collaboration avec le Shift Project à l’élaboration d’un calculateur carbone qui sera mis à disposition de tous.

Priorité au train

Les considérations environnementales poussent de nombreux artistes et structures à repenser leurs tournées et notamment les moyens de déplacement. « L’avion s’est installé dans notre société avec une banalité suspecte, considère Raphaël Merlin, violoncelliste du Quatuor Ébène. On fait encore l’amalgame entre le prestige de l’artiste et la modalité de transport, ce qui amène parfois à des situations absurdes. Je me souviens d’Augustin Dumay venu à Londres en avion et étonné que je sois allé plus vite que lui en Eurostar. » Dès que possible, le musicien prend le train. Pour autant, le Quatuor Ébène fait aussi des tournées internationales en avion. En 2019, pour compenser leur tournée, ils ont choisi de soutenir l’association Tree for You. Plus que de refuser systématiquement des voyages, Margot Lallier, cofondatrice d’Arviva, estime qu’il faut questionner leur bien-fondé : « Un ensemble qui va jouer un concert à Boston, dans une salle sans renommée particulière, pourquoi est-ce indispensable de le donner ? Nous devrions repenser le sens d’une diffusion à l’international. » La violoniste Patricia Kopatchinskaja voyage prioritairement en train et considère que devraient être repensés « les voyages d’orchestres de Berlin à Boston, juste pour jouer une énième fois une pièce bien connue de Beethoven ou Mahler, surtout s’ils la jouent d’une façon standard ».

Plus de temps mais qui paie ?

A minima, la violoniste estime que s’ils se déplacent, les orchestres doivent rester sur place pour plus d’une date, et en finir avec la pratique « un pays, une date ». L’ensemble Les Percussions de Strasbourg a ainsi revu sa façon de tourner à l’étranger. « Il y a 20  ans, on serait allés au Mexique pour un seul concert. Aujourd’hui ce n’est plus pensable : nous irons au Mexique en octobre pour au moins quinze jours avec des concerts, des masterclasses, rapporte Maud Repiquet, administratrice de l’ensemble. Mais sur place, ce n’est pas forcément facile de trouver les partenaires, les financements. Pour rentrer dans nos frais avec les cachets prévus, il faudrait que nous enchaînions tous les jours et que nous nous déplacions en avion. » Avoir plus de temps pour voyager en train entre chaque concert implique des coûts supplémentaires ou un manque à gagner pour les musiciens s’ils ne sont pas payés pendant le trajet. « Ces voyages plus longs entraînent un surcoût, et qui le paie ? demande Frédéric Maurin, directeur artistique de l’Orchestre national de Jazz. C’est un débat à engager avec les lieux de spectacle qui se partagent les frais de déplacement lors des tournées, mais vu la conjoncture actuelle, cela m’étonnerait qu’ils augmentent nos contrats. »

Du local à vélo

Dans ce débat sur la place des tournées et leurs modalités, Robin Ducancel, cofondateur d’Arviva, estime que « le sujet central est de réinterroger le bon équilibre entre un orchestre qui fait attention à sa diffusion, et son ancrage territorial réel, sa responsabilité sur sa propre région ». De nombreux acteurs du secteur choisissent de prendre davantage de temps en France, ne faisant plus de l’exportation de leur musique une priorité ou un gage de réussite. Dans sa démarche de décarbonisation, le Banquet Céleste a relocalisé son activité, en étant en résidence à l’Opéra de Rennes. Raphaël Merlin devrait cette année se lancer dans une tournée française à vélo. Avec environ deux cents collégiens, et un maximum de public, le violoncelliste et ses collègues des Forces Majeures pédaleront en Île-de-France et s’arrêteront pour une dizaine de concerts de musique de chambre. « Le cortège portera le message que nous artistes, gravement impactés par la crise, nous sommes engagés pour l’environnement et cela montrera que beaucoup de choses sont possibles à vélo ! » explique Raphaël Merlin. « La démarche est aussi de créer des connexions entre les avancées technologiques et le monde culturel, de créer des ponts entre les associations, les entreprises et les acteurs du secteur », ajoute Robin Ducancel qui coproduit le projet. Une tournée du même acabit aura aussi lieu en avril 2022, entre Grenoble et Genève : « L’intention est aussi de relier les différents lieux culturels de la région, au-delà des clivages. »

Les clauses d’exclusivité

Un obstacle central à la définition de tournées plus responsables et locales sont les clauses d’exclusivité. Certains programmateurs peuvent exiger des contrats d’exclusivité sur les programmes des artistes, voire sur leur seule présence, à l’échelle d’une ville, d’une région ou d’un pays. Ainsi un artiste ne pourra pas jouer dans la même saison au théâtre des Champs-Élysées et à la Philharmonie de Paris. « Si un soliste va jouer avec l’Orchestre national de Belgique, l’orchestre peut demander l’exclusivité sur la ville voire le pays, rapporte François Guyard de l’agence artistique Harrison Parrott. L’exclusivité est une nécessité pour certains. » Delphine Chrétien dénonce le « non-sens absolu » de cette clause. « Un festival en France, qui prône une démarche environnementale, a refusé que je joue le même programme trois mois avant à 400  km car il disait qu’il perdrait du public. Il préfère donc que les spectateurs fassent 400 km en voiture plutôt que de travailler sur le public local. » Une meilleure entente entre les programmateurs pourrait permettre d’avoir des tournées organisées de façon plus logique, avec une meilleure qualité de présence sur un territoire. « Mais il est très compliqué pour un agent de refuser un concert à cause d’une clause d’exclusivité si c’est une salle prestigieuse », concède Robin Ducancel.

Mutualisation

Avec la mobilité des artistes, vient la mobilité des instruments et décors, un poste d’émissions de GES important. Pour leurs spectacles, Les percussions de Strasbourg déplacent souvent des instruments qui remplissent un camion de 19 tonnes. « On essaie de réduire cela au maximum en louant ou en empruntant sur place des éléments », indique Maud Repiquet. L’ensemble prête régulièrement ses instruments, par exemple à l’Opéra de Strasbourg. La mutualisation est présentée par Arviva comme une piste à explorer, notamment pour le matériel et les décors. À Lille, l’Opéra a redistribué 13 tonnes de décors à des compagnies et petites structures. « Nous réfléchissons à un outil idéal pour référencer, retrouver des éléments réemployables », rapporte Margot Lallier qui recommande surtout de penser l’écologie dès la conception d’un projet, en amont de la création d’une œuvre. Dans le cadre d’une création responsable des décors, l’Opéra de Lyon est moteur depuis 2013 avec le début des recherches de l’atelier sur l’utilisation du carton.

Logistique

L’hébergement a aussi un impact environnemental important, notamment du fait de la blanchisserie. Arviva suggère ainsi de rédiger un appendice au contrat de cession et une fiche technique pour sensibiliser les diffuseurs : « Privilégier un hôtel dont l’emplacement ne requiert pas de transport, ne pas fournir d’échantillons ni de gobelets, indique Margot Lallier. Il faut aussi faire attention à la restauration. » C’est un aspect que la crise sanitaire et la fermeture des restaurants aura développé : depuis un an, plusieurs structures ont choisi d’arrêter le défraiement et de proposer une restauration avec des producteurs locaux. « Nous travaillons maintenant avec un prestataire écologiquement responsable. Il nous livre à vélo des produits de saison, en réduisant la part de viande dans les repas », rapporte Olympe Dumoulin, chargée de production de l’Orchestre national de jazz. Énormément de structures ont aussi aujourd’hui leurs gourdes qui viennent remplacer les bouteilles en plastique, même si « c’est très courant qu’on nous en fournisse encore quand on est en tournée, rapporte Manon Louis, harpiste à l’Orchestre national de Metz. C’est un geste qui est encore habituel de la part des salles. » Il est aussi assez simple de réduire l’impact environnemental dans les bureaux des structures. À Lille, de nombreuses lumières sont passées en LED. Les Percussions de Strasbourg veulent aussi investir dans des LED de spectacle mobiles et vont végétaliser la façade de leur siège.

Numérique

Un autre domaine a un impact environnemental croissant : le numérique. Depuis un an, le secteur culturel a largement recours à une communication en ligne, aux captations diffusées sur les réseaux sociaux ou en streaming. « Pour un Opéra de 1 000 places dans une grande ville, où l’impact du transport du public est plutôt faible, on estime l’émission de CO2 entre 0,5 et 1 kg en tout, indique Samuel Valensi. Un concert retransmis en direct en haute définition sur les réseaux, c’est environ 2Go de fichiers et l’émission individuelle de chaque visionneur sera de 0,5 ou 1 kg de CO2. » De plus, de nombreuses structures ont investi dans du matériel pour les captations et Samuel Valensi met en garde sur les effets rebonds de ces usages : « En investissant dans ces technologies, il est sûr qu’à la réouverture des salles les captations continueront et il n’y a pas de limite de jauge en ligne. Les émissions de la consommation numérique, et les déplacements physiques s’ajouteront. »

À l’Orchestre national de Jazz, on assure que le numérique n’est pas une priorité, « car notre métier c’est le spectacle vivant ! » rappelle Frédéric Maurin, pour qui s’il est important que chacun contribue à son niveau à la protection de l’environnement : « Il ne faut pas se tromper de combat : beaucoup continuent à surpolluer pour leur seul rendement économique ».

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