« Décarbonons la culture »

Éloïse Duval 12/05/2021

Le Shift Project publie ce mercredi 12 mai un rapport consacré à la culture dans le cadre de son Plan de transformation de l’économie française. Samuel Valensi, chef de projet au sein du think tank, nous explique comment mettre en œuvre une culture éco-responsable.

Dans quel cadre ce rapport a-t-il été initié ?

Ce rapport est le résultat d’un travail plus global qui a démarré en avril 2020. À l’aune de la crise sanitaire et écologique, le but est à la fois de sensibiliser aux enjeux climatiques contemporains, et d’envisager la mise en œuvre de la transition écologique et énergétique dans tous les secteurs afin d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, ainsi que le prévoient les accords de Paris. Ce plan de transformation ne se limite pas à la culture : il cherche aussi à repenser notre alimentation, nos mobilités et nos modes de vie en général. En ce qui concerne la culture, le rapport – qui est assez dense puisqu’il fait une centaine de pages – s’articule autour des trois secteurs que sont le spectacle vivant, l’audiovisuel, et le livre.

Qu’est-ce que ce rapport envisage de mettre en place afin de permettre une « décarbonation » de la culture ?

D’abord, ce rapport entend procéder à une importante collecte de données afin d’aider les structures culturelles à chiffrer leur emprunte carbone. Le but est d’établir le bilan de ces lieux de culture et de voir quels sont, à long terme, les risques que cette emprunte suppose pour le secteur. Une fois les risques évalués, il s’agit de proposer des évolutions qui vont dans le sens d’une diminution des émissions carbones. Concrètement, cela se traduit d’abord par une réduction de notre dépendance aux énergies fossiles, qui en plus de se raréfier aggravent le réchauffement climatique.

Deuxièmement, ce rapport entend aider les structures à repenser notre dépendance au lointain, notamment dans la programmation des festivals : il s’agit moins de s’interdire d’inviter des artistes étrangers que de les inviter à rester plus longtemps. Dans le sillage de ce dernier point, certains musiciens demandent déjà à leur programmateur la possibilité de donner des master-class dans la région où il viennent de donner un concert afin de prolonger leur séjour sur le territoire.

Ensuite, il s’agit de repenser et de réduire les échelles de la création artistique : plus les événements se font à grandes échelles, plus leur emprunte carbone est importante. D’ailleurs, les émissions croissent souvent de manière exponentielle, et non linéaire, ce qui nous incite à repenser les créations culturelles et artistiques afin qu’elles soient compatibles avec les enjeux écologiques qui se posent aujourd’hui. Sur ce point, ce rapport interroge également l’éco-responsabilité des œuvres : quels matériaux et quels transports nécessite une création? En guise d’exemple, certains groupes tournent avec des scénographies lourdes, qui parfois demandent des dizaines de semi-remorques, ce qui induit une emprunte carbone très élevée.

À l’inverse, ce rapport cherche à encourager les démarches de recyclage telles qu’elles sont mises en place à l’Opéra de Lyon par exemple, où les décors ne sont plus collés mais vissés. Ainsi, au terme de la saison, ils peuvent être démontés et donnés aux ressourceries locales. Enfin, un autre enjeu de ce rapport est de montrer en quoi cette transition écologique englobe des aspects indirectement liés à la culture : on peut notamment penser à l’alimentation, qui, sans y être directement lié, joue pourtant un rôle non négligeable. En effet,  si un festival qui servait quotidiennement de la viande de bœuf décide de passer à une alimentation locale et végétarienne, il divisera de beaucoup son emprunte carbone alimentaire. 

Sur quels leviers entendez-vous vous appuyer ?  

Pour arriver aux objectifs de neutralité carbone fixée par les accords de Paris, les deux leviers principaux sont l’information et la formation des acteurs du milieu culturel. J’ai coutume de penser que les gens n’agissent pas mal consciemment, mais parce qu’ils ne savent pas ou parce qu’ils sont mal informés. Le but de ce rapport est de poser un problème qui n’a jamais été posé auparavant, celui de la transition écologique de la culture, afin de créer une concertation entre les tutelles publiques et les structures du secteur. Il agit d’informer les acteurs sur ces enjeux, et de parvenir ainsi à des réformes qui ont du sens. Car si nous mettons en place une éco-conditionnalité des aides, par exemple, il faut que les acteurs soient capables de vérifier que les aides sont bien dépensées, et qu’il n’est pas question de financer seulement des poubelles de tri sélectif, mais de véritables changements. En effet, je suis curieux de savoir si les personnes à la tête des administrations culturelles savent combien de temps le CO2 reste dans l’air. Aussi, si l’on veut contrôler l’usage des aides que l’on donne, il faut que les acteurs à la tête des institutions culturelles soient formés à ces nouveaux enjeux écologiques. Enfin, le sens de ce rapport est surtout de repenser l’avenir du monde culturel, un monde auquel j’appartiens, par lequel je veux encore émouvoir et être ému, et pour lequel il est urgent d’agir afin qu’il reste vivant.
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