Royaume-Uni : double peine pour les musiciens

À peine sortis de la pandémie, les musiciens britanniques doivent faire face à un nouvel écueil : le Brexit.
Reportage à Londres et à Glyndebourne.

Une pluie drue et persistante enveloppe le centre-ville de Bromley, au sud-est de Londres. Pour la première fois depuis décembre, les clients sont de retour dans les bars. Sourire aux lèvres, bière à la main, ils discutent et ont même le droit de se faire des hugs, des câlins. L’église paroissiale anglicane St Peter & St Paul se dresse dans le parc de Bromley. En fin de journée, des dizaines de personnes font la queue dans l’allée centrale et pénètrent au compte-gouttes. Le 17  mai ne marque pas seulement la réouverture des cafés. C’est aussi la renaissance de la vie culturelle. Au centre de l’église, un piano à queue trône, majestueux, sur un tapis rouge. Des volontaires placent les spectateurs, masqués, en respectant les distances de sécurité. Fidelma Farrest, sage-femme à la retraite, est venue avec ses deux amies. Toutes trois ont reçu leurs deux doses de vaccin. « Notre dernier concert, c’était ici, en septembre, avec le même pianiste, s’enthousiasme Fidelma. Nous sommes venues parce que c’est lui ! »

Premier concert

Lui, c’est Benjamin Grosvenor, jeune pianiste, une pépite anglaise. Pour son premier concert en public depuis plusieurs mois, il ouvre le bal avec Blumenstück de Schumann. Benjamin Grosvenor se concentre et pose ses doigts longs et fins sur les touches du piano, nous entraînant dans l’univers romantique du compositeur. Sans interruption – pandémie oblige –, le virtuose enchaîne avec la Berceuse de Liszt, puis la Sonate pour piano n° 3 de Chopin. 

« Ça fait du bien de jouer devant un public, confie en sortant Benjamin Grosvenor. J’ai choisi ces œuvres car elles sont liées, Liszt s’étant beaucoup inspiré de Chopin. La pandémie m’a laissé du temps pour réfléchir à mon métier, cette pause fut finalement la bienvenue. M’étant dans un premier temps éloigné du piano, j’y suis revenu dans une relation renforcée. » L’année dernière, le pianiste a fondé avec deux autres musiciens de Bromley un festival – dans cette église – né « du désir de créer quelque chose de positif » au cours de la « difficile expérience du coronavirus qui a imposé aux artistes des mois de réclusion et d’incertitude. »

« Un vrai bazar »

Au Royaume-Uni, les musiciens ne sont pas seulement affectés par la pandémie, les tournées annulées, les mesures de quarantaine. « Le coronavirus a occulté les problèmes du Brexit », explique Robin Michael, violoncelliste britannique, en appel vidéo depuis sa chambre d’hôtel à Salzbourg. Il participe aux dernières répétitions du festival éponyme. Désormais, les artistes doivent disposer de visas individuels avant de se déplacer dans un pays européen. « C’est un vrai bazar ! Ça prend du temps, ça coûte cher, et ça sert à quoi ? » s’insurge le musicien. Membre de l’orchestre Les Siècles depuis 2014, il a eu « la chance » d’obtenir une carte de séjour en France. « Certains orchestres européens n’invitent plus les musiciens anglais. Je pense à la jeune génération, c’est elle qui va le plus souffrir. Ma carrière n’aurait jamais débuté si je n’avais pu jouer en Europe. »

Même constat de la part de la corniste Anneke Scott. En quarantaine dans son appartement londonien, elle revient tout juste de la République tchèque, où elle a joué en public pour le concert d’ouverture du festival du Printemps de Prague. Des étoiles dans les yeux, elle raconte : « C’était magique ! On a fait deux concerts, 350 spectateurs étaient présents », (au lieu de 1 200 en temps normal). Son visage s’assombrit en revanche lorsqu’elle évoque les nouvelles difficultés liées aux déplacements. « Étant devenue Portugaise un mois avant le Brexit, je n’ai eu aucun souci, mais en entrant dans la zone Schengen, mon collègue anglais a été retenu à la douane pendant 20 minutes ! » Les artistes britanniques ont le droit de travailler jusqu’à 90  jours sur six mois dans certains pays comme la France et l’Allemagne. « Au-delà, ce n’est pas possible. Pour ceux qui sont en freelance , il faut bien calculer ses jours et ses projets. » Dans d’autres pays, comme l’Espagne, il faut un permis de travail qui coûte parfois plusieurs centaines d’euros.

Pour un « passeport culturel européen »

C’est pourquoi Tim Brennan a lancé, fin 2020, une pétition auprès du gouvernement et du Parlement britannique pour demander une exemption de visas pour les artistes. Elle a recueilli plus de 285 000 signatures. Tim est ingénieur vidéo en freelance et travaille pour des « gros concerts » comme ceux de Madonna ou de Lady Gaga. « Nous sommes 150 techniciens pour une tournée. Lorsque des artistes viennent des États-Unis, nous les suivons en Europe puis ailleurs dans le monde. Or à cause de ces tracas administratifs et des coûts financiers, j’ai déjà perdu des clients. » Il milite aujourd’hui, via la plateforme Carry on Touring (continuez les tournées), pour « un passeport culturel européen ». Or en février, le gouvernement a annoncé son intention de négocier avec chaque pays individuellement. « Ça va prendre des années ! » s’offusque Tim, rappelant que la musique a rapporté plus de 6,7  milliards à l’économie britannique en 2019. Il dénonce aussi les nouvelles entraves au transport des instruments en Europe. Les nouvelles règles du cabotage limitent à deux les arrêts des camions au cours d’une tournée.

Anneke Scott a envoyé des cartes postales aux députés des secteurs où elle se produisait, « pour qu’ils comprennent ce que l’on fait. » Si l’Union européenne et le Royaume-Uni ont échoué à trouver un accord pour les musiciens, chacun rejette la responsabilité sur l’autre. Anneke n’a aucun doute : c’est la faute du gouvernement. « J’ai rencontré un député conservateur membre du groupe de travail sur la culture, il a déploré un "No Brexit Deal" pour les arts. » Robin Michael renchérit. « C’est comme un disque abîmé, déplore-t-il, la lutte contre l’immigration et la reprise des frontières, tous ces slogans fachos. J’espère qu’avec le renouveau de la vie culturelle, on se rendra compte de son importance. »

Retrouver son public

Pendant ce temps-là, dans la jolie campagne du sud de l’Angleterre à Glyndebourne, l’heure est aux derniers préparatifs pour la nouvelle édition du festival. Annulé l’année dernière, il ne se déroulera qu’avec une jauge restreinte : du 20  mai au 29  août, 36 000 spectateurs (au lieu de 98 000) sont attendus pour assister à cinq opéras et autres concerts. Le cadre est enchanteur : au milieu de moutons qui broutent paisiblement l’herbe, des artistes se détendent. À l’intérieur de la salle, le chef d’orchestre italien Sesto Quatrini dirige les chanteurs et le London Philharmonic Orchestra (LPO) pour une ultime répétition de l’opéra Il Turco in Italia, de Rossini : « Mais nous sommes comme dans un environnement d’après-guerre, nous devons retrouver le rythme, tout est à reconstruire. Sur scène, notre performance est physique, nous respirons avec les chanteurs, avec le public. » C’est ce contact avec le public qui a le plus manqué à Juliette Bausor, flûtiste, et Jonathan Davies, bassoniste du LPO. « Nous avons hâte ! s’exclame la musicienne. Dans une prestation en direct, chaque seconde ne se produit qu’une seule fois, il y a de l’adrénaline qu’on ne ressent pas dans un enregistrement. » « Et on se concentre plus ! » renchérit Jonathan, en riant. Tous deux se sentent « privilégiés » de faire partie de l’orchestre dans ces temps difficiles. « Certains collègues en freelance n’ont pas joué depuis mars  2020, d’autres ont dû changer de voie », soupire Jonathan. « Nous avons tout fait pour que l’orchestre puisse se produire malgré tout », explique le directeur général du LPO, David Burke. En attendant la réouverture, les musiciens ont donc joué pour des auditeurs en ligne. « Nous nous sommes rapprochés d’une boîte de production pour filmer les concerts de manière vivante. Le côté positif, c’est qu’un tiers du public a entre 18 et 34  ans, et la moitié vient de l’étranger. Nous allons poursuivre cette expérience pour garder ces nouveaux auditeurs. »

« Welcome back »

Retour à Londres. Le centre culturel du Barbican, au cœur de la City, a retrouvé son agitation. Des Londoniens se pressent à l’intérieur de la salle de concert où les musiciens du London Symphony Orchestra (LSO) accordent leurs instruments. Le chef d’orchestre, Sir Simon Rattle, entre sous un tonnerre d’applaudissements : « Welcome back, vous nous avez manqué. Le silence dans la salle sans le public, c’est un silence vide. Alors pour ce retour, l’orchestre m’a demandé quelque chose de joyeux… » Sous la baguette magique de Simon Rattle, la musique emporte le public bien loin de la pandémie.

« C’est merveilleux de vivre à nouveau cette expérience », confie Kathryn McDowell, directrice du LSO. L’année écoulée a privé les 90 musiciens de tournées et s’est traduite par une perte de recettes de 7  millions d’euros. « Nous avons sauvé la saison avec des concerts en ligne », précise-t-elle. L’institution, indépendante, a reçu une faible subvention de l’État. Selon Kathryn McDowell, l’orchestre trouvera des solutions pour voyager en Europe, malgré le Brexit. « Le vrai danger, c’est que les musiciens européens ne viennent plus à Londres pour poursuivre leurs études ou travailler. » Or les deux tiers de l’orchestre viennent de l’étranger.

Jeunesse sacrifiée

L’hautboïste français Olivier Stankiewicz avait 25 ans lorsqu’il a rejoint le LSO. Il souligne « le niveau de résilience et de solidarité énorme » dans le secteur musical britannique, peu aidé par le gouvernement qui « dédaigne la culture, contrairement au foot par exemple. ». Installé dans la capitale depuis six ans, il donne des cours au Royal College of Music. « Mes étudiants sont très anxieux pour leur avenir. » C’est le cas de Polly Bartlett, hautboïste britannique de 23 ans, dont la quasi-totalité des cours a eu lieu en ligne. « Nous n’avons pas pu nous entraîner avec d’autres musiciens, or je souhaite rejoindre un orchestre professionnel. Je ne peux me déplacer en Europe du fait de la pandémie et à cause du Brexit, il faut un permis pour travailler. Nous sommes susceptibles d’être rejetés avant même d’avoir pu être entendus. »

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