Les missions des orchestres en régions

Mathilde Blayo 25/05/2021

Avec les nouvelles régions, le cahier des charges des orchestres évolue. Quelle complémentarité entre les formations sur un même territoire ? Quels freins à la diffusion ? Outils de démocratisation culturelle, ces phalanges doivent de plus en plus réinventer leur fonctionnement.

Le plan pour la musique de Marcel Landowski avait pour ambition de doter toutes les régions de France d’un orchestre permanent. En héritage, le « réseau national des orchestres en région », soutenu par le ministère de la Culture, comprend aujourd’hui une vingtaine de formations symphoniques qui doivent permettre à tous les Français d’avoir accès à la musique classique. Les statuts sont divers selon les financements, les structures de rattachement. Plusieurs orchestres sont rattachés à des maisons d’opéra, comme l’Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine (ONBA), ou l’orchestre de l’Opéra de Rouen-Normandie, une structure très majoritairement financée par sa région tout comme l’Orchestre national d’Île-de-France (Ondif), dont la mission est totalement territoriale. D’autres orchestres sont aussi conçus sur ce modèle d’itinérance : l’Orchestre des Pays de Savoie ou l’Orchestre de chambre de Nouvelle-Aquitaine (OCNA). Ces structures sont plus ou moins tenues de respecter un cahier des charges en matière de rayonnement régional, ceci dépendant surtout de l’implication financière de la région.

Répartir l’activité

En tant qu’orchestres à dimension régionale, tous se doivent de ne pas concentrer leur présence sur un même lieu. L’Orchestre national d’Auvergne réalise 58 % de son activité à Clermont-Ferrand, et 26 % sur le reste de la région. Une répartition équivalente à celle de l’Orchestre Dijon-Bourgogne qui mène 30 % de son activité hors Dijon. Cette répartition de l’activité s’appuie souvent sur des partenaires réguliers et sûrs, mais l’enjeu pour les structures est d’aller jouer dans des zones qui ne les connaissent pas, où la culture classique n’est pas présente. 

L’Orchestre national de Lille (ONL) rayonne aujourd’hui sur 280 communes. Julie Mestre, directrice générale de l’Orchestre des Pays de Savoie, indique qu’il revient « dans les mêmes lieux tous les deux ou trois ans. Une personne de notre équipe est spécialement chargée de trouver de nouveaux endroits où aller jouer. » L’Ondif a également une personne exclusivement chargée de cette prospection. « La région nous demande aujourd’hui d’être dans un équilibre entre la grande et la petite couronne, en allant plus loin sur les territoires ruraux », nous dit Fabienne Voisin, directrice générale de l’Ondif. L’orchestre fréquente à l’année une soixantaine de scènes différentes.

Se partager une région

La situation est différente en Bourgogne-Franche-Comté. « C’est une des régions historiquement les moins aidées par l’État, considère Jean-François Verdier, directeur artistique de l’Orchestre Victor-Hugo Franche-Comté. Heureusement, la région s’est fixée comme mission de développer notre orchestre, sans retirer de subvention aux autres. Nous rayonnons en région dans la mesure de nos capacités, mais nous sommes encore considérés comme l’orchestre de Besançon. » En Bourgogne-Franche-Comté, l’Orchestre Victor-Hugo partage le territoire avec l’Orchestre Dijon-Bourgogne. Une tentative de fusion amorcée en 2017 avait finalement échoué un an plus tard. Aujourd’hui, « nous voyons bien que le territoire est suffisamment vaste pour permettre à chacun de développer ses propres projets, en complémentarité », explique Lisa Godeau, chargée des actions artistiques pour l’orchestre dijonnais. Pour Jean-François Verdier, il est nécessaire de « répartir l’activité de manière intelligente et de s’unir parfois sur des projets communs. L’idée est de travailler ensemble pour que les habitants y gagnent. » Dans les Hauts-de-France, l’ONL et l’orchestre de Picardie ont signé un pacte en 2016 « considérant nos missions sur les deux zones de la région et notre complémentarité », souligne François Bou, directeur général de l’orchestre lillois. L’ONCA partage aussi la plus grande région métropolitaine de France avec plusieurs orchestres, notamment l’ONBA. « Mais il n’y a aucune concurrence puisque nous n’avons pas le même format », indique Jean-François Heisser, directeur musical de l’orchestre de chambre.

À Bordeaux, la région hésitante

Les risques de concurrence sont d’autant plus faibles que l’orchestre bordelais ne semble pas tellement présent sur le territoire qui l’entoure, du moins d’après des musiciens de l’orchestre. Sur la saison 2018/2019, une vingtaine de concerts des musiciens ou du chœur ont été donnés hors de Bordeaux, en revenant plusieurs fois dans les villes comme à Arcachon ou à Limoges. « En arrivant, je m’attendais à ce que l’on aille plus en région, rapporte un musicien de l’orchestre. On nous dit que personne ne veut nous programmer, que nous coûtons trop cher… Mais j’ai surtout l’impression que ce n’est pas la priorité de l’équipe en place. Nous ne proposons pas aux villes un programme construit, quelque chose de sympa avec des solistes intéressants… Peut-être qu’il n’y a pas d’effort car la région ne donne pas beaucoup. » En 2020, la région Nouvelle-Aquitaine a alloué 1,38 million d’euros à l’Opéra de Bordeaux, baissant sa subvention de 200 000  euros par rapport à l’année précédente. Le musicien bordelais assure que lui et ses collègues réclament davantage de présence en région « malgré les heures de bus et les mauvaises salles ! C’est cela, la mission d’un orchestre permanent. Mais forcément, c’est moins spectaculaire de faire jouer l’orchestre dans une salle municipale du Périgord que dans un lieu insolite parfait pour de la communication. » Il rappelle pourtant que l’Opéra 1 est parfaitement équipé pour permettre ces concerts en région, tant en moyens de transport, qu’en matériel mobile et techniciens aguerris.

Le manque d’infrastructure

La difficulté de trouver des équipements pour accueillir un orchestre de la taille de celui de Bordeaux peut être un frein au rayonnement des orchestres. Jean-François Verdier estime que « le nombre réduit d’infrastructures est un obstacle majeur à nos déplacements. Il y a de belles salles à Dijon, Dole, Besançon, Montbéliard et Chalon-sur-Saône, mais sinon les scènes nationales sont souvent très sèches et très peu peuvent accueillir 90 musiciens. » L’Orchestre Dijon Bourgogne a ainsi du mal à pénétrer « le Morvan, la Nièvre… confie Lisa Godeau. Mais ceci nous force à réinventer nos projets pour qu’ils correspondent aux municipalités, aux salles qui nous reçoivent. » Cette problématique a ainsi poussé l’Ondif à « devenir producteur de certains concerts pour pouvoir se produire dans des villages sans infrastructures », rapporte Fabienne Voisin. Pour se rendre accessible à toutes les collectivités, « on a simplifié le plus possible l’arrivée d’une centaine de musiciens. Nous avons un dispositif qui tient dans un semi-remorque. On vient avec l’affiche, les programmes imprimés. Tout est fait pour tendre la main à tous. » La façon de fonctionner est la même pour l’Opéra de Rouen-Normandie, qui fait rayonner son orchestre mais a aussi réussi à produire des opéras dans la vaste Normandie. « Quand on joue dans des villes, à l’initiative de services culturels ou festifs municipaux, nous apportons tout notre matériel. Nos régies d’orchestre ont dans leur base des quantités de plans de salles, rapporte Loïc Lachenal, directeur de l’Opéra. Si nous ne devions passer que par les structures artistiques professionnelles et leurs programmateurs, sans faire ce travail de terrain, il y aurait des zones sans musique classique en Normandie. »

Réticences et tarifs

Fabienne Voisin constate en effet une difficulté croissante à faire programmer l’Ondif dans certaines scènes franciliennes. « S’il y avait une incitation aux scènes de programmer de la musique classique, comme pour les scènes nationales, nous jouerions plus et cela permettrait de créer davantage de rencontres et de ponts entre les esthétiques », considère la directrice de l’Ondif. Cette observation n’est pas faite qu’en Île-de-France. En Nouvelle-Aquitaine, Jean-François Heisser constate aussi « la réticence de certaines salles, qui ont souvent un accueil timide de la musique classique, et même de communes qui n’ont plus les moyens d’accueillir l’orchestre avec un désengagement des conseils généraux sur ces enjeux.  » L’ONCA demande un prix allant de 8 000  à 20 000 euros pour se produire, selon la taille de la ville ou de la structure. Pour l’Ondif, pour un spectacle jeune public le tarif peut être de 3 500  euros, et il peut atteindre 14 000  euros selon l’effectif de l’orchestre et le type de concert. L’Orchestre national d’Auvergne adapte aussi ses tarifs selon les budgets car « nous sommes subventionnés pour cela », considère Lila Forcade, directrice générale de l’orchestre.

Diversifier les actions

L’orchestre auvergnat innove pour proposer plus de musique classique sur son territoire. « Avec une entreprise, nous avons développé un boîtier ADSL pour permettre de diffuser nos concerts depuis Clermont en direct dans des municipalités situées dans des zones blanches », rapporte la directrice. L’orchestre a diversifié sa présence dans la région en faisant des mini-résidences au moins deux fois par an, « ce qui permet d’être présent pour plus de personnes, des enfants aux personnes âgées, de passer du temps avec les élèves des écoles de musique locales. » Les actions auprès des scolaires sont un enjeu important pour ces orchestres de région, qui, pour la plupart, ne se déplacent pas sans proposer une activité pour les plus jeunes. « Nous venons de terminer une résidence en milieu scolaire, à Bourg-Saint-Maurice en Savoie, une zone qui n’est pas irriguée culturellement, rapporte Julie Mestre. C’est surtout dans ce type de lieux que nous faisons des résidences poussées. » Les actions menées auprès de ce public favorisent le déploiement des orchestres : « Donner envie aux enfants de venir nous entendre, c’est aussi faire venir leur famille, ils sont un réel vecteur de démocratisation de la culture. » considère Fabienne Voisin.

Des outils politiques

Ces orchestres régionaux, quand ils sont investis de cette mission territoriale, représentent des outils politiques de poids. « Un orchestre symphonique, ça porte quelque chose en termes d’image, explique Loïc Lachenal. En se déplaçant, nous montrons que cette musique peut être jouée partout. Il y a une fierté à bien nous accueillir dans les lieux où l’on joue et les élus comme les citoyens apprécient d’avoir un retour de cet argent investi par la région. » À l’Ondif, Fabienne Voisin parle du sentiment de « fierté des musiciens d’appartenir à cet orchestre car ils voient réellement la réussite du projet. Travailler dans un tel orchestre nécessite une capacité à aller à la rencontre du public, et c’est, dans l’implication sociétale, bien plus excitant que de rester dans une seule salle ! » D’autant que ces structures jouent parfois un rôle important auprès des autres acteurs du spectacle vivant sur le territoire. « Nous sommes souvent à l’initiative de collaborations avec des ensembles, des compagnies de la région, rapporte François Bou. Nous ne sommes pas dans notre tour d’ivoire avec notre budget de 12 millions. Nous sommes une structure avec une grande flexibilité, pourvoyeuse d’emplois et prête à faire vivre un territoire et ses acteurs. » D’après eux, les pouvoirs publics prennent de plus en plus conscience de l’outil que représentent ces orchestres. Les élections régionales pourraient néanmoins en déstabiliser certains selon le candidat élu. Pour l’Opéra de Rouen-Normandie comme pour l’Ondif, qui reçoivent en grande majorité leurs financements de leur région, « c’est une situation idéale quand tout se passe bien, il est évident que si une force politique arrive avec un autre projet culturel, cette situation financière deviendra une faiblesse », considère Loïc Lachenal.

 

1. Contacté, l’Opéra de Bordeaux n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

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