Les ensembles spécialisés en régions

Éloïse Duval 25/05/2021

Formations de musique ancienne et ensembles dédiés à la création contemporaine ont pour la plupart un ancrage dans un territoire. À la clé, des responsabilités en termes de programmation et d’action pédagogique.

Créé en 1987 par Roland Hayrabedian, l’ensemble vocal contemporain Musicatreize n’a jamais quitté la région Provence-Alpes-Côte d’Azur où il a vu le jour : « Quand j’ai créé Musicatreize, on m’a fortement incité à rester en Paca car c’était le début de la décentralisation, et le ministère de la Culture de l’époque tenait à ce que les ensembles s’installent en régions », explique son fondateur. À ce titre, la formation jouit de conditions de travail idéales, notamment d’une salle de répétition et de concert qui peut recevoir jusqu’à 200 auditeurs. Par là même, l’ensemble déploie des actions musicales et artistiques qui participent au rayonnement culturel régional : « Nous avons noué un certain nombre de partenariats avec les festivals de la région. C’est très important car je pense qu’il est fondamental que notre musique colore la région au sein de laquelle l’ensemble est installé depuis 30  ans », précise Roland Hayrabedian.

Milieu rural

De même, l’ensemble les Éléments créé en 1997 par Joël Suhubiette se distingue par son implication dans la région occitane, à laquelle la phalange consacre entre 40 et 60 % de ses concerts chaque année : « Nous avons mis en place un budget préférentiel pour les concerts que nous faisons en Occitanie, afin de permettre à des petites villes de nous recevoir. Cela nous a amenés à jouer en milieu rural, dans le Lot ou en Ariège, pour des communes qui n’auraient pas pu nous recevoir autrement », explique Joël Suhubiette avant de préciser : « C’est très important pour un ensemble de s’impliquer dans la vie culturelle locale, et ce qui est fantastique, c’est cette fidélité qui se crée entre les musiciens et le public. Quand nous donnons en concert une création contemporaine d’un compositeur inconnu, et que les spectateurs viennent par la suite assister à nos autres créations, nous avons vraiment le sentiment de contribuer à l’épanouissement artistique de notre région. »

Des actions de médiation

L’ancrage des ensembles spécialisés au sein de leur région se caractérise également par les projets pédagogiques que les musiciens mènent sur le territoire. Clémence Vergnault, chargée de la médiation de l’Orchestre des Champs-Élysées, insiste sur la volonté de l’ensemble de participer à l’épanouissement artistique local : « En 2013, nous avons initié un projet qui s’appelle Chœur et Orchestre des jeunes, qui réunit des lycéens et des élèves issus des conservatoires de la région. L’idée de ce projet est de faire vivre à des jeunes de la région ce que nous vivons à l’orchestre, indépendamment de leur niveau musical : à ce titre, 90 % d’entre eux ne savent pas lire la musique, et chaque année, le projet s’achève sur un concert programmé au Théâtre Auditorium de Poitiers », détaille-t-elle.

Ce projet pédagogique à fort ancrage régional connaît un certain succès puisque les effectifs ont triplé, passant de 40 à 150 participants en 8  ans.

Des questions pécuniaires

La volonté des ensembles spécialisés de participer à l’épanouissement musical de leur région se heurte toutefois à certaines limites. Valentin Tournet, fondateur de la Chapelle Harmonique, ensemble de musique ancienne installé en Creuse, évoque la difficulté des nouvelles formations à trouver des financements, au regard des phalanges historiques qui jouissent d’un soutien important de la part de la région : « Le problème en Nouvelle-Aquitaine, c’est que les trois ensembles que sont Ars Nova, l’Orchestre de Chambre de Nouvelle-Aquitaine et l’Orchestre des Champs-Élysées se partagent la majorité des subventions allouées par la région, et donc les autres ensembles ont un mal fou à être subventionnés. À titre d’exemple, on nous demande une présence immense sur le territoire pour toucher à peine 5 % de ce que perçoivent ces formations ».

Cette situation se traduit par un déséquilibre colossal, qui laisse les ensembles en proie à des difficultés économiques importantes. Mais quelle région osera se lancer dans une nouvelle répartition de ses aides, au profit des nouveaux entrants et donc au détriment des anciens ?

Des désirs d’ouverture

Enfin, au-delà des considérations financières, Roland Hayrabedian regrette le caractère ponctuel de la vie artistique à l’échelle régionale. En effet, si la saison culturelle estivale se veut foisonnante, ce dynamisme est éphémère : « Quand vient la fin de l’été, il ne reste que des retraités, déplore le chef. Or, notre objectif est d’amener des jeunes artistes à s’installer en régions, pas seulement le temps d’un festival d’été, mais à l’année, car nous avons besoin d’eux pour animer la vie culturelle régionale. »

Au caractère éphémère de la vie musicale, s’ajoute la frilosité des programmateurs qui, parfois, préfèrent programmer les stars de la musique classique aperçues sur les plateaux télévisés, au mépris des ensembles locaux qui désespèrent de se produire. C’est dans le sillage de ces réflexions que le créateur de Musicatreize souhaiterait voir s’établir à l’échelle régionale « un modus vivendi qui, sous la forme d’un réseau musical, permettrait de créer une vie musicale solide et pérenne à cette échelle ».

Une chose est sûre : le temps où les ensembles se limitaient à un ancrage régional de façade, en y donnant que quelques concerts par saison et en restant en réalité implantés à Paris, est désormais bien révolu. 

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