Quand les musiciens quittent Paris

Éloïse Duval 25/05/2021

La crise sanitaire a encore renforcé chez de nombreux Français l’envie de partir de Paris. Témoignages de trois instrumentistes qui ont choisi de s’installer en régions.

Vichy : Sylvain Mino, tubiste "Goûter autrement le temps de la création"

« Il y a quinze ans, je me suis installé avec mon épouse à Paris pour poursuivre nos études, puis pour le travail. Mais nous aspirions tous les deux à une autre qualité de vie. Il y a cinq ans, nous avons donc quitté la capitale. Nous nous sommes retrouvés à Vichy un peu par hasard, et rapidement, nous avons été séduits par l’atmosphère de la ville, par le charme de son architecture début 20e. Nous étions portés par l’envie de changer de rythme car, si Paris est un lieu extrêmement foisonnant, la vie s’y déroule à un rythme effréné, et nous souhaitions goûter autrement le temps de la création artistique, en nous impliquant à long terme dans la vie culturelle locale. Ainsi, nous avons acheté un grand hôtel particulier que nous avons entièrement rénové afin d’en faire un lieu de création artistique. C’est ainsi qu’est née la Villa Marguerite, où nous avons domicilié notre association et développé des studios pour y accueillir des résidences d’artistes. L’idée était également de retrouver ce qui pouvait se faire au début du siècle dernier, à savoir de recevoir des concerts dans l’intimité d’un salon, où le public est au plus près des artistes. Notre projet n’aurait été qu’un grain de sable dans la vie culturelle parisienne, alors qu’ici, il a su séduire un large public. Aujourd’hui, nous nous sentons véritablement impliqués dans la vie culturelle locale, et nous nous sentons peu à peu devenir vichyssois. »

Sampigny-lès-Maranges : Alice Julien-Laferrière, violoniste  "Me rapprocher de la nature"

« J’ai longtemps vécu en région parisienne, d’abord dans le cadre de mes études au conservatoire de Saint-Maur-des-Fossés, puis de ma carrière de musicienne. Pendant plusieurs années, j’étais violoniste au sein de Correspondances et des Surprises, et j’étais amenée à voyager très régulièrement, au gré des concerts et des tournées en France et à l’étranger. Mais il y a trois ans, j’ai eu envie de changer de rythme et de mettre un terme à cette course effrénée qui pour moi n’avait plus tellement de sens. Je souhaitais également me rapprocher de la nature, et aller à la rencontre du public d’une manière un peu différente. Donc j’ai quitté Paris pour la Bourgogne, où j’ai acheté la Turbine, un lieu établi dans la campagne bourguignonne, qui accueillait des résidences d’artistes depuis dix ans et qui était sur le point d’être vendu. J’ai donc repris cette maison installée au cœur de la vallée des Maranges, avec l’ambition d’en faire un espace de partage, de création et de diffusion culturelle dédié aux relations que l’homme entretient avec son environnement. Par exemple, dans le cadre d’un projet intitulé l’Été Vagabond, nous envisageons de nous associer à l’ensemble Masques afin de créer une salle de concert dans un camion semi-remorque. Nous avions également pour projet d’établir une carte de la région, en marquant d’une croix tous les lieux où notre ensemble s’est produit, afin de voir quels espaces et quel public il nous faut encore toucher. En prenant la décision de partir en Bourgogne et d’y installer l’ensemble Artifices, j’ai été amenée à effectuer des choix personnels importants, mais qui font que ce que je fais aujourd’hui a du sens à mes yeux : je m’adresse à un autre public et j’ai le sentiment que nos projets sont pleinement inscrits dans la région. »

Nantes : Nicolas Chedmail, Corniste "Donner sens à mon travail de musicien" 

« Je me suis installé à Paris en 2003, et j’y ai vécu pendant plus de dix-sept ans, avant de revenir à Nantes il y a quelques mois. Je n’ai jamais été vraiment heureux à Paris, car ayant grandi dans la campagne nantaise, je me sentais mieux dans la nature et j’avais du mal à me faire au côté très urbain de la vie parisienne. Professionnellement, j’ai encore des attaches à Paris, et le collectif Spat’Sonore que j’ai fondé il y a plus de quinze ans est toujours en Seine-Saint-Denis. Mais je ne me voyais pas élever mes enfants dans la pollution, au milieu du périphérique et des avions. De la même façon, si j’ai été amené à voyager souvent et à jouer dans des villes comme New York ou Moscou, vivre ainsi n’avait plus vraiment de sens pour moi. Écologiquement, prendre l’avion plusieurs fois par mois ne me convenait plus, et artistiquement, j’avais besoin de cesser de donner des concerts loin de chez moi pour un public qui est dans une forme de consommation de l’art : j’aspirais à jouer pour des auditeurs peu nombreux mais vraiment heureux de nous accueillir. Aujourd’hui, je préfère aller jouer sur des scènes plus petites, et participer au rayonnement artistique local, plutôt que de m’envoler à l’autre bout du monde pour effectuer un programme parfois acrobatique auquel la pression soustrait tout plaisir. De la même façon, j’aimerais réaliser des actions culturelles et pédagogiques au sein de ce territoire, et prendre le temps de les penser et de les mener à bien. À titre d’exemple, je souhaiterais créer un café-concert ouvert aux associations musicales et artistiques. En vérité, mon départ pour Nantes est le fruit d’une véritable réflexion sur le sens que je voulais donner à mon travail de musicien. Le confinement a sans doute accéléré les choses, mais s’installer à Nantes s’inscrit dans une volonté de faire de la musique autrement, dans une dynamique artistique plus lente et plus profondément ancrée dans le territoire au sein duquel elle se déploie. 

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