L’enseignement artistique en Outre-mer

Mathilde Blayo 25/05/2021

L’offre de formation artistique est très hétérogène dans les territoires ultramarins. Certains sont insuffisamment dotés, quand d’autres ont des établissements qui rayonnent. Le sous-investissement des pouvoirs publics est compensé par la volonté et l’énergie individuelles. 

Les Antilles françaises sont à la peine en matière d’enseignement artistique. Il n’existe pas de conservatoire reconnu par le ministère de la Culture en Guadeloupe ni en Martinique, malgré de nombreuses tentatives. Marie-Hélène Leotin, conseillère exécutive chargée de la culture et du patrimoine au sein de la Collectivité territoriale de Martinique 1, explique ce retard par les priorités sociales et économiques de l’île. « Nous avons des problèmes de transport, de santé avec la question de la chlordécone mais aussi de la dengue, des problèmes d’emplois, rapporte-t-elle. Même si nous considérons vraiment la culture comme une base de notre mieux-vivre social, comme une condition pour une société apaisée, nous ne pouvons pas sacraliser les sommes attribuées à la culture dans notre budget. » La collectivité a malgré tout amorcé plusieurs chantiers depuis sa création, notamment celui de l’EMEA, l’école martiniquaise des enseignements artistiques. L’EMEA est un groupement de trois écoles référencées par le ministère de la Culture, proposant des cursus en danse, musique et théâtre sur les cycles 1 et 2. « En 2022, nous aurons les cycles 3, indique Marie-Hélène Leotin. C’est un enseignement qui monte déjà en qualité, avec des professeurs diplômés d’État. Il y a une réelle volonté de mettre en place cet enseignement artistique, même si cela paraît long. »

Musique savante martiniquaise

Des élus indépendantistes sont à la tête de la CTM depuis sa création. Le mouvement politique promeut une identité martiniquaise passant par une consolidation de la conscience historique de l’île, de son passé esclavagiste, une réhabilitation aussi du créole et de la culture locale. Marie-Hélène Leotin assure que « toutes les esthétiques sont représentées et le classique se développe en Martinique. Mais il y a aussi un fort mouvement autour de nos musiques, notamment avec nos tambours bèlè également utilisés dans le jazz. »

Sur l’île, certains professionnels de l’enseignement artistique restent dubitatifs face aux tentatives de la collectivité. « Il y a eu tellement d’essais comme celui de l’EMEA, qui ratent à chaque fois à cause du manque d’assise culturelle, d’un manque de bons professeurs. Il faut des personnes qui soient capables d’enseigner autre chose que le registre musical régional », considère Sylviane Poullet. Avec son époux, ils ont créé l’école de musique Le Diapason en 1980, aujourd’hui répartie sur trois sites et accueillant 210 élèves. L’école n’a jamais été classée comme conservatoire, malgré plusieurs demandes d’agrément. « Nous avons toujours navigué seuls, sans subvention des collectivités », explique Sylviane Poullet. Le Diapason fonctionne comme un conservatoire agrémenté, sur un système de cycle, avec des cursus demandant une certaine implication des élèves. « La base de l’étude est classique chez nous, avec un orchestre, une chorale, nous dit la directrice. Nous ne sommes pas pour autant fermés aux autres esthétiques, au contraire ! Mais nous voulons faire de la musique savante martiniquaise, et aussi utiliser notre répertoire de biguine, de polka du 19e pour l’apprentissage de la musique classique. »

Mobilisation individuelle

En Guadeloupe, ce sont aussi des individus qui pallient le manque de structure publique d’envergure. Marie-Noëlle Reimonenq a créé l’école La Clé des Arts il y a vingt et un ans et ne reçoit aucune subvention pour le fonctionnement de son école qui compte 800 adhérents. « Les seules aides sont attribuées sur des projets comme des masterclasses, ou de l’EAC, rapporte la directrice. Nous avons déjà travaillé avec le CNSMD de Paris en recevant des étudiants qui passaient le CA, mais tout cela est lourd pour notre école qui ne repose financièrement que sur les cotisations des adhérents. » Pour la première fois, Marie-Noëlle Reimonenq a reçu cette année la visite d’un agent du ministère de la Culture qui souhaite davantage intégrer l’école dans des projets avec le rectorat. En novembre, aura aussi lieu sur l’île le festival de jazz Québec Guadeloupe, organisé entre l’école et des partenaires québécois ; un événement qui valorise encore l’action et la légitimité de l’établissement. La réussite de ces projets tient à Marie-Noëlle Reimonenq et ses équipes qui se battent pour proposer un enseignement artistique de qualité aux Guadeloupéens. « Il me manque la reconnaissance des pouvoirs publics, pour pouvoir proposer des tarifs qui permettraient aux plus démunis d’avoir accès à la musique, pour pouvoir recruter davantage de professeurs compétents  », indique-t-elle.

En Guyane, un territoire en développement

Dans cette zone caribéenne, il n’y a que la Guyane qui soit dotée d’un conservatoire, aujourd’hui CRD. L’établissement est financé majoritairement par la collectivité territoriale de Guyane et l’État. 1 200 élèves ont accès aux cursus de danse, théâtre et musique, avec plusieurs classes à horaires aménagés. Le conservatoire travaille en lien avec les écoles municipales ou associatives et mène aussi des interventions dans les « communes de l’intérieur », accessibles uniquement en avion ou en pirogue. « On se développe encore, il n’y avait rien ici il y a 30 ans, rappelle la directrice du conservatoire Michaëlle Ngo Yamb Ngan. Nous enseignons toutes les esthétiques mais nous voulons développer encore l’art traditionnel. » La collectivité territoriale et l’État souhaitent aussi développer les infrastructures de la région. « Il y a un réel besoin d’équipement sur le territoire, rapporte Cyril Goyer, directeur de la Culture, de la Jeunesse et du Sport 2. Des scènes conventionnées n’ont pas forcément des équipements adéquats aujourd’hui. Développer ces infrastructures permettra un meilleur accès à la culture pour les Guyanais. »

Des aides pour aller en métropole

Pour les jeunes musiciens d’outre-Atlantique qui souhaitent se professionnaliser, il faut souvent se rendre en métropole. « Et il y a un grand écart… Ici, les élèves sont moins assidus, globalement moins poussés par les parents. On n’applique pas la même rigueur, on travaille plus à l’oreille, rapporte Sylviane Poullet, en Martinique. Mais ils s’accrochent et réussissent puisqu’ils reviennent diplômés. Les professeurs de l’école sont tous des anciens élèves. » La collectivité territoriale de Martinique soutient ces jeunes via une bourse artistique et culturelle. « Les montants peuvent aller jusqu’à 7 500 € de soutien pour la première année, 5 000 pour la deuxième année et 3 500 pour la troisième », rapporte Marie-Hélène Leotin. En Guyane aussi, les jeunes vont se professionnaliser en métropole, comme Marie-Laure Garnier, sacrée révélation artiste lyrique aux Victoires de la musique classique en 2021 et lauréate du concours Voix des Outre-mer en 2019. Les jeunes Guyanais sont alors exceptionnellement aidés par l’État. Mais certains ne vont pas forcément étudier en métropole, et optent pour le continent américain.

Futur conservatoire à Mayotte ?

À des milliers de kilomètres de là, dans l’océan Indien, la situation n’est pas si différente. À Mayotte, département de plus de 270 000 habitants, il n’y a pas de conservatoire. Là aussi une femme, Cécile Bruckert, tient depuis 1998 une école associative. Avec 330 élèves et 17 professeurs salariés, l’école Musique à Mayotte ne reçoit pas de subvention de fonctionnement, mais uniquement pour des projets. « Le soutien des collectivités est balbutiant, mais le conseil départemental nous soutient vraiment depuis trois ans, rapporte Cécile Bruckert. Les communes doivent faire face à tellement de besoins vitaux. La culture ne semble pas prioritaire. » L’école pourrait être agréée conservatoire si la collectivité en faisait la demande. Ceci pourrait notamment se faire avec l’implantation du programme Démos.

Dans l’archipel, Cécile Bruckert a dû défendre sa place et son enseignement. « Au début, l’école était considérée comme l’école des étrangers. Il y a 10 ans, on ne pouvait pas amener de jeunes filles sur scène du fait de la religion, se souvient la directrice. Mais nous avons travaillé sur la tradition orale de Mayotte, sur ses musiques et ses instruments, tout en apportant d’autres esthétiques. Aujourd’hui l’école est de plus en plus mahoraise et les familles ont changé.  » L’école travaille avec un réseau de partenaires sur les îles voisines et sur le bassin du canal du Mozambique, s’appuyant sur des artistes et professeurs malgaches, mozambicains, tanzaniens…

Un CRR réussi à La Réunion

Les liens de l’archipel sont aussi importants avec la Réunion, où un conservatoire, aujourd’hui CRR, a été créé en 1987, à l’initiative de la Région. Didier Robert, président actuel de la région, indique que celle-ci « accompagne aussi plusieurs écoles d’enseignement artistique sur le territoire. Depuis deux ans, deux nouvelles écoles ont vu le jour, cinq autres vont être créées et seront accompagnées par la Région. » Le CRR est lui-même étendu sur quatre sites différents, réunissant en tout 1 700 élèves, dont 30 % sont en demi-tarif ou exonérés de frais d’inscription. « J’ai été très agréablement surpris à mon arrivée, il y a trois ans, par la richesse et les potentialités du conservatoire et de l’île, raconte Thierry Boyer, directeur du CRR. Le croisement des cultures est la force de l’établissement. Il y a des métissages artistiques magnifiques entre les disciplines. » La chance du conservatoire est aussi de pouvoir s’appuyer sur un réseau de salles de qualité. L’attractivité de La Réunion auprès d’artistes renommés permet également aux élèves du CRR de bénéficier de masterclasses. Le directeur souhaite aujourd’hui développer les parcours à horaires aménagés, et ouvrir davantage le conservatoire aux pays voisins. Mais là aussi, les élèves doivent partir s’ils souhaitent se professionnaliser. Mais pour les garder plus longtemps sur l’île, Thierry Boyer souhaiterait qu’un parcours en musicologie soit proposé à l’université de la Réunion. C’est également ce que demande Sylviane Poullet en Martinique : « Ceci ramènera des professeurs compétents, avec leur carnet d’adresses, qui feront venir des artistes. Ce ne pourra être que vertueux. »

1. La Collectivité territoriale de Martinique est une collectivité territoriale unique qui a succédé au département et à la région de la Martinique en 2016. 

2. Depuis 2020, la DIECCTE, la DAC et la DJSCS de Guyane ont fusionné au sein de la Direction générale des populations, dont fait partie la direction de la culture, de la jeunesse et du sport.

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