Enseigner les musiques régionales

Éloïse Duval 25/05/2021

Les élèves en musiques traditionnelles suivent une formation pluridisciplinaire mêlant cours d’instruments, de culture musicale et même de danse. Entre héritage historique et vitalité des pratiques. 

« La différence essentielle avec les musiques savantes, c’est que l’enseignement des instruments traditionnels et régionaux repose avant tout sur l’oralité », affirme d’emblée Françoise Etay, ancienne professeure de violon traditionnel du conservatoire de Limoges. La dimension orale de l’enseignement des instruments régionaux se justifie d’abord par le fait que la plupart des sources auxquelles sont confrontés les élèves se présentent sous la forme d’enregistrements et de chants traditionnels dépourvus de traces écrites. Leur apprentissage demande donc un travail d’écoute et de mémorisation orale important. D’autant plus que les chants traditionnels à partir desquels ils travaillent ne se prêtent pas forcément à l’écriture codifiée d’une partition. « L’écriture fige entre les lignes d’une partition des mouvements musicaux qui ne s’y prêtent pas forcément. Par exemple, une grande partie de la musique de basse Bretagne n’est ni binaire ni ternaire, mais oscille entre les deux. Écrire une telle musique rendrait les choses beaucoup plus complexes pour les élèves, et l’apprentissage n’en serait que plus long et contre-intuitif », explique Grégoire Pluet, professeur d’accordéon diatonique au conservatoire (CRR) de Brest.

Aussi, passer par l’écoute et le chant facilite à la fois la mémorisation des thèmes traditionnels à l’instrument, mais offre également une plus grande liberté d’interprétation : « On demande à nos élèves de se défaire de la partition, afin qu’elle ne soit plus la condition de la musique, mais un squelette à partir duquel ils s’approprient les thèmes musicaux pour les faire vivre à nouveau », précise Philippe Boisard, professeur de flûte irlandaise au CRR de Brest. « Cette ré-oralisation de l’enseignement des instruments traditionnels est indispensable, car on a parfois tendance à considérer les musiques régionales comme un patrimoine culturel figé dans un passé qu’il nous faudrait fidèlement reproduire. Au contraire, les musiques et les danses régionales sont profondément actuelles. Ainsi, en passant par l’oralité, les musiciens sont d’autant plus aptes à improviser sur les thèmes traditionnels, et donc à faire de la musique régionale non plus une reproduction du passé, mais une pratique vivante », explique Loïc Etienne, membre de l’association d’éducation populaire Les Brayauds, qui veille à la transmission du patrimoine culturel du Massif central.

Transversalité des approches

Dépasser le cadre rigide de la partition pour mieux improviser à partir des thèmes traditionnels, telle est l’ambition portée par les professeurs d’instruments. Si l’oralité de la transmission constitue un premier moyen d’y parvenir, une partie importante de l’enseignement de ces instruments passe également par le corps : « La plupart des musiques régionales que nous enseignons à nos élèves étaient destinées à accompagner des danses locales. Qu’il s’agisse de la sauterie ou de la bourrée, il est indispensable de comprendre ces danses pour pouvoir en jouer la musique, affirme Françoise Etay. Aussi, la maîtrise des battements de pied est fondamentale dans l’enseignement de la musique auvergnate, car elle donne le cadre rythmique et le caractère de la danse. En frappant tour à tour le sol avec le talon et la pointe du pied, le corps s’imprègne du rythme de la bourrée, et il devient naturel au musicien d’improviser pour accompagner les danseurs. »

Dans cette perspective, les professeurs de musique traditionnelle privilégient une approche transversale, qui passe à la fois par des cours de danse et de culture musicale, mais aussi par la participation aux manifestations artistiques menées par les associations locales, comme les fest-noz en Bretagne. « Au-delà des considérations théoriques qui nous amènent à analyser les tonalités et les modes spécifiques aux instruments traditionnels, nous faisons souvent intervenir des historiens, des ethnomusicologues et des géographes, qui donnent chair à l’histoire des instruments et des musiques », explique Anne-Cécile Poyard, professeure de chant et de culture musicale au CRR de Brest.

Comprendre la langue

De même, l’enseignement des instruments régionaux repose sur l’étude des archives sonores, littéraires et graphiques, notamment permise par la présence du Centre du patrimoine oral et des archives départementales. Ces approches se mêlent aussi à l’analyse de textes littéraires et poétiques autour desquels s’articulent les musiques régionales : « On s’attache au rythme des phrases, aux refrains internes et aux petites ritournelles, afin de comprendre les textes sur lesquels repose la musique régionale », ajoute Anne-Cécile Poyard. En outre, une partie de ce patrimoine musical est écrite dans la langue de la région au sein de laquelle la musique se déploie, et suppose parfois une étude linguistique afin de compléter la formation instrumentale des élèves : « Beaucoup de chansons que nous avons collectées étant en occitan, une connaissance de la langue me semble indispensable pour aborder le répertoire. Les cours d’occitan sont fondés sur la transcription de chansons, afin de comprendre ce que l’on s’apprête à jouer », soutient Françoise Etay. Finalement, afin d’aider les élèves à appréhender la complexité historique de leurs instruments, les professeurs guident parfois leurs élèves sur les pas de la fabrication des instruments : « Il y a quelques facteurs de cornemuse écossaise en Bretagne avec lesquels on travaille régulièrement. Parfois, nous visitions leurs ateliers, et les luthiers expliquent aux élèves la fabrication des binious et des bombardes, ce qui leur permet de comprendre les mécanismes spécifiques de ces instruments », explique Cédric Moign, professeur de cornemuse écossaise au CRR de Brest.

À la rencontre des habitants

Enfin, l’enseignement des instruments régionaux ne saurait se passer d’une approche physique des territoires géographiques desquels ils émanent. Ainsi,  Françoise Etay organisait pour ses élèves des tournées mémorielles, au cours desquelles ils montaient au sommet des méridiennes et parcouraient les montagnes de Corrèze à la rencontre des paysans imprégnés des musiques du territoire. De la même façon, cette approche charnelle de la musique régionale se traduit par une collaboration active des conservatoires avec le tissu associatif local  : « Une grande partie de notre travail repose sur la participation des élèves aux fest-noz, aux festivals de musiques traditionnelles. Nous les encourageons plus que vivement à participer à ces manifestations, car ce sont ces moments-là qui leur permettent de mettre en pratique tout ce qu’ils apprennent entre nos murs : c’est au cours de ces festivals qu’ils jouent au sein des bagadoù, qu’ils improvisent sur les danses et les chants locaux, et c’est ainsi qu’ils inscrivent les musiques traditionnelles dans le présent, et font de cet art un art vivant », conclut Cédric Moign.

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