Création et tradition, une alchimie en mouvement

Flore Caron 25/05/2021

Les compositeurs contemporains s’intéressent de plus en plus à la musique traditionnelle des régions françaises. Une démarche qui se fait aussi en sens inverse.

« En France, on associe encore trop souvent la musique traditionnelle à une musique académique, figée », regrette le compositeur Guilhem Lacroux, qui œuvre à la rencontre entre le monde de la tradition musicale française et celui de la création. En 2009, cet ancien étudiant de la classe de composition du CNSM de Lyon cofonde le collectif La Nòvia ["la jeune mariée" en Occitan, NDLR] : « On a voulu rassembler les musiciens de ces deux univers. On s’est dit qu’il fallait que l’on se fédère pour lier cette musique orale aux connaissances que l’on avait des musiques contemporaines et expérimentales. » Une approche qui tend à considérer la musique traditionnelle comme une musique en constante évolution.

« Comme elle change tout le temps, je ne vois pas pourquoi je ne m’en servirais pas comme un matériau musical, affirme quant à lui Benoît Menut, compositeur originaire de Bretagne qui s’inspire, entre autres, de la musique traditionnelle de sa région natale dans ses compositions. C’est une teinte de ma palette. »

Passerelles

Si certains compositeurs au parcours classique se nourrissent des musiques traditionnelles, d’autres font le chemin inverse. C’est le cas de Miquèu Montanaro. Né dans un hameau provençal, il se met très vite à jouer du galoubet-tambourin, instrument typique de cette région française.

« Pendant quelques années, j’ai joué dans un groupe folklorique sans trop me poser de questions », se rappelle-t-il. Petit à petit, il découvre d’autres mondes musicaux, dont le free jazz. « Le décalage se creusait de plus en plus entre ce que j’avais envie de faire et ce que je pouvais faire dans un groupe folklorique, raconte-t-il. D’autre part, je me suis rendu compte que mon instrument avait un vaste passé, qu’il n’était pas figé dans un folklore bien précis, et j’ai eu envie d’inventer quelque chose d’autre », se souvient-il. De fil en aiguille, il se rapproche de la musique contemporaine et apprend à composer auprès d’Henri-Jarrié, directeur du Festival des Musiques contemporaines. « Si, en France, la musique classique est à ce point éloignée des musiques traditionnelles, c’est aussi parce que dans l’enseignement, on n’en parle jamais », déplore-t-il.

Toutefois, Jean-François Vrod, compositeur et musicien issu des musiques traditionnelles, note que « le milieu de la création commence à regarder du côté de la musique traditionnelle. Il y a des lieux en dehors de notre milieu qui depuis quelques années ont ouvert leurs portes à des créations émanant du secteur des musiques traditionnelles comme le festival des Musiques démesurées ». 

Valorisation des territoires

Récemment, le compositeur a travaillé en collaboration avec le Centre national de création contemporaine (CNCM) Athénor, basé à Saint-Nazaire. « J’avais une commande très claire : travailler sur un projet d’écriture en rapport avec le patrimoine du territoire de la Brière. C’est une demande qui émane d’un CNCM et qui s’intéresse à la question du patrimoine. C’est quelque chose de relativement récent », relève-t-il. Un projet qui s’intitule Dessus la mer il y a un arbre et qui mélange les esthétiques contemporaines et traditionnelles. « La France est un pays extrêmement centralisé. Il y a une grande partie des territoires qui ont été totalement déconsidérés. Quand on porte un travail de création qui concerne ces territoires-là, c’est aussi une manière de les valoriser », considère le compositeur.

Connaître le contexte

Cependant, l’inspiration traditionnelle ne doit pas se faire au mépris de l’histoire et de la contextualisation. « Je distingue beaucoup la tradition du folklore, explique Benoît Menut. Le folklore est la mauvaise manière de se servir de quelque chose que l’on ne connaît pas. » Utiliser les musiques traditionnelles comme un matériau au service de la création demande en effet un travail de documentation. « Si on n’a pas le contexte, on fait des contresens », affirme Miquèu Montanaro.

C’est au 19 siècle, avec le romantisme, que les musiques traditionnelles et plus globalement la culture populaire suscitent un engouement tel que des entreprises de collectes sont menées. « Ces initiateurs souhaitent se détourner des références grecques et latines et pensent qu’à l’intérieur de leur culture, il existe sûrement des éléments qui serviront à bâtir une identité culturelle », explique Jean-François Vrod. En France, il faut attendre le début du 20e  siècle pour voir apparaître les premières compositions mélangeant le savant et le populaire. « La musique écrite s’épuise et le folklore musical constitue une source d’inspiration, de renouvellement, analyse la violoniste Clémence Cognet dans son travail universitaire « Collecte – Pourquoi recueillir les musiques traditionnelles ? » (2011-2012). Camille Saint Saëns écrira une Rhapsodie d’Auvergne, Vincent d’Indy une Symphonie cévenole, on peut aussi citer Ravel qui puise dans le folklore basque, Canteloube dans les chants du Cantal, Debussy dans les chansons enfantines... »

Vichy

À l’entre-deux-guerres, le Front populaire associe cette démarche de recherche à celle de l’éducation des masses. Un musée des Arts et traditions populaires voit le jour. Malgré tout, l’ethnographie française reste dans l’ombre de l’ethnographie exotique. Plus tard, c’est le régime de Vichy qui légitimera cette discipline. « Le programme culturel du gouvernement de Vichy sera basé sur le retour aux traditions de la terre, la recherche d’un ruralisme, d’un pastoralisme glorifié. Ces thèmes ne sont pas nouveaux – on les rencontrait déjà chez de nombreux folkloristes au 19e siècle – ainsi valorisés par les instances de pouvoir, ils prennent un poids considérable », explique Clémence Cognet. La Libération s’accompagnera d’un rejet du ruralisme et du folklore, le terme même est écarté. « Je pense que Vichy a fait beaucoup de mal, regrette Guilhem Lacroux. Notamment parce que l’image des musiques dites "traditionnelles" a été muséifiée et figée. »

Climat de révolte

À la fin des années soixante, en France, on observe un regain d’intérêt pour ces musiques impulsé par les folksingers aux États-Unis. « Ce climat de révolte [mai  1968, NDLR] et de libération va pousser les jeunes Français proches des folksingers à se lancer dans la collecte des musiques populaires de France. […] Ils se positionnent en marge des groupes folkloriques qu’ils jugent superficiels dans leur manière d’aborder la tradition et d’un niveau de danse et de musique souvent faible. »

Instruments et vibrations

La question est à présent de continuer à faire vivre ces musiques. Pour cela, les compositeurs font appel à leurs recherches, mais aussi au rapport plus personnel qu’ils entretiennent avec elles. Parfois, les spécificités de l’instrument suffisent à faire référence à une région donnée, comme le galoubet-tambourin. « L’agencement des notes fait que, pour le public, c’est toujours une référence à la Provence », remarque Miquèu Montanaro. « L’influence de la musique traditionnelle peut également se jouer sur d’autres éléments comme la vibration, explique Guilhem Lacroux. Je peux travailler sur des choses que j’ai entendues et qui me portent comme des frottements très serrés dus au tempérament non égal, le rapport au bourdon ou encore le temps non mesuré. »

Pour Benoît Menut, il peut s’agir d’un état d’esprit : « Une certaine sensibilité : un climat, le vent, la mer, le ciel, la terre, les bribes d’une langue, une culture commune de la pointe du Finistère, éloignée du reste du monde dans laquelle d’aucuns se reconnaîtront. »

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