L’écoresponsabilité des conservatoires

Éloïse Duval 31/05/2021
Toits végétalisés, isolation thermique, matériaux naturels… la construction des établissements d’enseignement artistique se repense à l’heure écologique.

À la fois constitutifs du tissu urbain dans lequel ils se déploient et acteurs majeurs de la vie culturelle des territoires, les conservatoires et écoles de musique se distinguent par la diversité des bâtiments qu’ils investissent. Des anciens bureaux de postes aux façades en briques rouges occupés par le conservatoire de Montargis aux nouveaux murs qui voient le jour à Antibes, Montpellier et Montbéliard, ces établissements d’enseignement artistique sont amenés à repenser leur consommation énergétique à la lumière des enjeux écologiques contemporains.

Entre terre et mer

À l’ombre des pins et des palmiers qui bordent le chemin de terre brune, c’est une ancienne villa dont les murs aux reflets ocre rappellent les mas provençaux des côtes méditerranéennes qui, depuis près de 41  ans, accueillait les 1 200 élèves et les 50 professeurs du conservatoire de musique d’Antibes. Pourtant, les musiciens quitteront bientôt ces murs devenus trop étroits pour un conservatoire flambant neuf, réalisé par l’agence Jacques Ripault Architecture. Ce nouveau bâtiment se veut à la fois respectueux de l’environnement dans lequel il se déploie, et adapté à l’urbanisme de la ville d’Antibes. Titulaire du label de bâtiment durable, le nouveau conservatoire s’élève près du théâtre Anthéa dont les courbes ondulées rappellent la mer toute proche, et entend créer une synergie entre lieu d’enseignement et lieu de production culturelle. Plus encore qu’un bâtiment écoresponsable, le directeur du conservatoire Noël Bianchini tenait à ce que le futur établissement s’imprègne des couleurs méditerranéennes : « Le conservatoire que nous sommes sur le point de quitter nous a appris à quel point les espaces extérieurs sont importants. Comme il n’y avait ni salle d’attente, ni salle de repos, les élèves et les professeurs avaient coutume de se retrouver dans le jardin qui borde le conservatoire. Alors, avant que le concours ne commence, j’ai tenu à ce que les architectes viennent s’imprégner du lieu, de sa lumière, de ses couleurs et de ses odeurs, afin que leur projet soit le reflet de cette relation avec les extérieurs, et qu’il se fonde dans le paysage méditerranéen », explique-t-il.

Ombre et lumière

Créer un lieu ouvert sur un écrin de verdure où se confondent nature et culture, telle est l’ambition à laquelle ont dû répondre les architectes du conservatoire d’Antibes : « Dans ce bâtiment, il n’y a pas une seule pièce qui soit privée de fenêtre, et toutes les salles sont baignées de lumière naturelle. Par ailleurs, au cœur du conservatoire, un patio offre un puits de fraîcheur et une fenêtre sur l’extérieur, tout en étant conçu de sorte à se mettre à l’ombre de lui-même », précise l’architecte Syril Travier.

De la même façon, Alain Bretagnolle, architecte associé au sein de l’agence Architecture-studio et en charge du chantier du conservatoire de Montpellier, décrit les particularités climatiques auxquelles se propose de répondre le nouveau bâtiment : « Plutôt que de construire un monolithe, nous avons tenté de créer un village musical, notamment en travaillant avec des volumes fragmentés, et en créant des jardins suspendus et des terrasses végétalisées ». D’ailleurs, penser ces constructions à l’échelle locale est d’autant plus important que les conservatoires, par leur forme et leurs couleurs, s’adaptent aux conditions climatiques des lieux qu’ils investissent : « Le conservatoire de Montpellier est en béton clair : ainsi, la blancheur de ses façades réfléchit la lumière, et l’effet d’albédo 1 permet à l’établissement de demeurer peu ou prou à l’abri de la chaleur », explique Alain Bretagnolle. De même, si les conservatoires d’Antibes et de Montpellier sont recouverts de brise-soleil qui s’ouvrent et se ferment en fonction des apports de soleil, la conception même de ces nouveaux établissements est innovante en ce qu’elle s’adapte à l’environnement dans lequel s’élève le bâtiment. Ainsi, Syril Travier a également travaillé à la réalisation du conservatoire de Montbéliard, et rappelle la nécessité de respecter les spécificités du lieu dans lequel s’inscrit l’établissement : « À Montbéliard, le bâtiment est assez compact et joue de son inertie : ainsi, son épaisseur lui permet de juguler les éventuels coups de chaud et de froid. De même, la densité du rapport façade-surface construite lui permet de se protéger des écarts de températures, et donc de réaliser des économies en termes de chauffage et de climatisation. C’est pourquoi contrairement à Antibes, on n’a percé ni patios ni jardins, car son inertie fonctionne à la manière d’un gros manteau », détaille l’architecte.

Cultiver son jardin

Outre les économies d’énergies permises par ces bâtiments baignés de lumière et adaptés à l’environnement qui les accueille, la végétation qui s’y déploie y revêt un intérêt double. D’une part, elle ramène l’art au cœur de la nature, et invite les élèves et la pratique musicale à se tourner vers les jardins : « Toutes les salles du premier étage jouissent d’un accès à l’extérieur. D’ailleurs, le studio de danse se trouve tout en haut du conservatoire, et ses grandes baies vitrées sont ouvertes sur la canopée. En mettant la danse au sommet du bâtiment, l’idée était de se dire que les élèves danseraient sur la cime des platanes. D’ailleurs, leurs feuilles caduques offrent leur ombre naturelle l’été, et laissent la chaleur du soleil pénétrer les lieux en tombant en hiver », explique Alain Bretagnolle. Il en va de même pour le conservatoire d’Antibes, qui possède à l’étage supérieur un petit jardin sec, planté de végétation méditerranéenne (qui ne nécessite donc pas d’arrosage artificiel), ainsi qu’un petit théâtre extérieur pouvant accueillir une centaine de personnes pour des prestations musicales. Alain Bretagnolle rappelle les intentions de l’agence au moment de la conception du conservatoire de Montpellier : « Lorsque nous avons conçu ce conservatoire, nous cherchions à servir une pédagogie, et à créer un espace qui soit un lieu de vie à la fois pour les musiciens, mais aussi pour les habitants du quartier. C’est pourquoi le nouvel établissement a impliqué la piétonnisation d’une voie du quartier et la création d’un square et de deux parvis. L’idée est également que ces jardins fassent office de petits amphithéâtres de verdure afin que les musiciens puissent jouer à l’extérieur ». D’autre part, si les jardins qui ornent les conservatoires invitent les musiciens à se réapproprier les extérieurs, la végétation qui s’y déploie joue également un rôle thermique et écologique important. « Le toit du conservatoire d’Antibes est entièrement végétalisé. Il n’est pas accessible au public pour autant, mais la végétation apporte au niveau thermique une isolation supplémentaire, et elle joue également un rôle climatique majeur. Le conservatoire s’inscrit dans un territoire méditerranéen, qui connaît à la fois un climat très ensoleillé mais aussi de fortes pluies et des orages assez importants. En ramenant de la végétation au milieu du béton et de l’asphalte, cela permet d’imperméabiliser une partie des sols et d’absorber les grosses pluies. », explique Syril Travier.

Matières premières

Cette place accordée à la végétation se double d’une attention particulière aux choix des matériaux employés par les architectes. Ainsi, la plupart recourent à des sols en lino à base d’huile de lin et de poudre de bois naturel, qui s’inscrivent dans une démarche écoresponsable. Le conservatoire de Montpellier est particulièrement exemplaire à ce titre qu’il s’est établi à la place d’une ancienne maternité : « Nous avons trié les déchets de la démolition de l’ancienne maternité et nous les avons recyclés en les utilisant comme remblai sur le chantier. Par ailleurs, on a essayé d’établir un dialogue entre esthétique contemporaine et esthétique ancienne », affirme Alain Bretagnolle. En dépit de ces considérations, l’utilisation du béton dans une démarche qui se voudrait écoresponsable semble discutable, mais les architectes se trouvent souvent pris au piège des cahiers des charges : « Pour des questions d’isolations phonique et acoustique, il est très difficile de recourir à autre chose qu’à du béton. L’isolation doit respecter des règles de masse, c’est pourquoi il serait très compliqué d’imaginer un conservatoire avec une structure entièrement en bois. Par ailleurs, les procès-verbaux nous soumettent à un certain nombre de règlementations, qui font que nous ne sommes pas dans l’expérimentation de nouveaux matériaux, même si les bureaux d’études tendent à étudier des matériaux qui iraient vers davantage d’écoresponsabilité. »

Demi-lunes et courants d’air

Servir la pédagogie en dépassant la simple fonctionnalité et en concevant des lieux d’enseignement artistique qui se veulent plus respectueux de l’environnement, telle est l’ambition que tentent de servir ces constructions récentes. On peut néanmoins s’interroger sur l’opportunité écologique de réaliser à tout prix des constructions ex nihilo. Pour autant, les conservatoires qui ont investi d’anciens bâtiments font parfois face à d’autres défis. C’est le cas du conservatoire de Montargis, qui occupe les anciens bureaux de poste de la ville. Derrière la façade en briques rouges qui colore l’avenue Gambetta depuis 1873, les problèmes ne cessent de s’accumuler, tant d’un point de vue logistique qu’énergétique. « Même s’il est esthétiquement très beau, le bâtiment n’est pas du tout adapté à l’usage auquel il est affecté aujourd’hui. Énergétiquement parlant, c’est une véritable passoire. Les fenêtres forment de grands carrés surmontés d’une demi-lune qui donnent au bâtiment un certain charme. Mais ce n’est que du simple vitrage, et les joints ont pourri depuis si longtemps que le moindre courant d’air suffit à ouvrir les demi-lunes qui seules sont battantes. », décrit Marc Perbost, directeur du conservatoire de Montargis depuis bientôt deux ans. Si une procédure est en cours afin d’envisager le changement de l’intégralité des huisseries, ce changement représente un coût important (entre 500 000  et 600 000  euros), et il ne saurait pallier à lui seul le gaspillage induit par l’ancienneté des lieux et leur caractère inadapté aux activités qu’ils accueillent. « Lorsque je suis arrivé, il y avait des minuteries et des néons absolument partout, y compris dans les escaliers. La première chose que j’ai faite a donc été d’insuffler un changement à ce niveau et de commander les leds, qui sont à la fois plus économiques et plus écologiques », précise Marc Perbost. Abaisser les plafonds d’un mètre pour éviter le gaspillage de chauffage, créer des sas de circulations afin de limiter les courants d’air, aménager des places de stationnement pour les voitures et les vélos afin que l’hiver, les parents cessent de stationner en double file le moteur allumé en attendant patiemment leurs enfants, telles sont les propositions que le directeur soumet à la commune afin de limiter les coûts énergétiques induits par un bâtiment inadapté aux enseignements artistiques qui s’y développent. « Seule la construction d’un nouveau bâtiment pourrait répondre aux enjeux artistiques et écologiques qui se posent », conclut-il.

1. L’effet d’albedo est le pouvoir réfléchissant d’une surface, c’est-à-dire la fraction de l’énergie solaire qui est réfléchie vers l’espace. Plus une surface est blanche, plus son albédo est élevé.

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