Olivier Mantei : « Le local est un enjeu crucial »

Antoine Pecqueur 31/05/2021

Le directeur de l’Opéra Comique, qui sera à la rentrée à la tête de la Philharmonie de Paris, nous confie son point de vue sur la sortie de crise pour le secteur culturel. Il nous explique également le processus de recrutement de son successeur.

À l’heure de la reprise des spectacles, quel regard portez-vous sur l’impact de la crise sanitaire pour le monde culturel ?

On pense tout d’abord à tous les artistes qui ont souffert, à ceux qui ont dû changer de métier. Cette crise a aussi été une expérience hors norme d’un point de vue humain et social. À l’Opéra Comique, il a fallu négocier, inventer un nouveau mode de prise de décision avec les représentants du personnel, qui nous a permis d’aller parfois assez vite. Nous avons quasiment réussi à garder tous les projets et à maintenir l’activité. Tous les contrats ont été honorés. Avec bien sûr des contraintes, comme les tests, les protocoles sanitaires… Ma philosophie était de ne rendre personne irremplaçable. On allait jouer quoi qu’il arrive. Ce qui a créé une force psychologique : tout le monde voulait en être et cela a généré une prévoyance extrême, un vrai sens des responsabilités. Nous n’avons eu aucun cas de Covid pendant quatre mois, alors qu’on avait entre 100 et 150 personnes dans la maison !

Que retenez-vous de l’expérience du streaming ?

On a appris à filmer différemment, penser l’objet autrement qu’une simple captation de concert.

Nous avons tiré parti de la salle vide. Il m’est aussi apparu que certains spectacles étaient mieux à voir en salle, comme Hippolyte et Aricie de Rameau, qui a un dispositif scénique global, et d’autres au contraire fonctionnent mieux en captation, comme Titon et l’Aurore de Mondonville, qui nécessite des gros plans au risque sinon de voir la mécanique et donc de perdre en magie. Il faut désormais apprendre de tout cela. Mais surtout, le plus intéressant concerne le public : 66% des personnes touchées en streaming avaient moins de 55 ans, c’est le ratio exactement inverse que nous avons normalement en salle. Nous avons donc pu toucher un nouveau public, avec plusieurs centaines de milliers de vues. Si le public touché pendant la pandémie vient en salle, ce sera une victoire. Mais si ce n’est pas le cas, on doit s’interroger, repenser l’expérience que l’on peut proposer d’un spectacle.

Comment se passe actuellement la reprise ?

Nous sommes pleins : avec les jauges réduites, nous n’avons plus aucune place disponible. Nous avons du clôturer la billetterie plus tôt que prévu. Les limites de jauge compliquent également le système des co-réalisations, avec un partage des recettes entre la salle et la compagnie, que nous pratiquons au Théâtre des Bouffes du Nord (ndlr : dont Olivier Mantei est le co-directeur avec Olivier Poubelle). Ce système ne peut se faire en jauge réduite qu’avec les aides publiques, comme celles du CNM. Cette situation explique aussi que certaines salles privées ne peuvent ouvrir actuellement.

Quels enjeux posent la relance du secteur post-crise ?

La question du local est un enjeu crucial, qui se pose encore plus pour la Philharmonie de Paris que pour l’Opéra Comique, moins dépendant du déplacement des artistes. La prise de conscience est très forte. Il faut se poser la question de l’éco-responsabilité sans pour autant être dans le repli sur soi. Il faut rester ouvert au monde, c’est une nécessité. Cet enjeu est à l’image de notre génération qui n’a jamais été autant investie sur les questions sociétales, égalitaires et en même temps autant repliée sur son smartphone. Je crois que nous serons heureux de retrouver certains aspects du monde d’avant, la convivialité et le partage, et nous philosopherons d’autant mieux après avoir bu un verre ensemble !

Comment se passe le recrutement de votre successeur à la direction de l’Opéra-Comique ?

Le ministère de la Culture a décidé de faire un appel à projet, rendu public. C’est très rare, voir même une première. J’apprécie cette transparence, qui permet à toutes et à tous de candidater (ndlr : date limite des candidatures au 11 juin). Ce processus de recrutement s’inscrit bien dans l’esprit de troupe du théâtre.

Comment définiriez-vous cet esprit ?

L’Opéra comique, c’est le village gaulois. Pendant la crise on a d’ailleurs tous eu un surnom qui se terminait en ix ! Cela tient à son histoire. Le bâtiment tourne le dos aux grands boulevards parisiens. Il y a eu dans son histoire des incendies, des risques d’abandons, Malraux a même voulu en faire un théâtre d’art et d’essai pour Camus… Mais l’Opéra Comique a toujours résisté et n’a jamais perdu son répertoire. Une résilience de 300 ans !

Quel conseil donneriez-vous aux candidats ?

Il faut arriver à ce poste avec un certain don d’ubiquité et s’inscrire dans trois temps différents. Le temps de la maison, son histoire, son répertoire, en particulier du XIXe siècle. Le temps qu’on traverse aujourd’hui, d’autant plus avec les difficultés du moment. Et le temps de la projection, de la vision sur les dix prochaines années.

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