Les examens en conservatoire remis en question par le Covid

Mathilde Blayo 16/06/2021
En raison de la pandémie, les établissements ont dû revoir leurs conditions d’évaluation et les examens annuels. L’occasion aussi de remettre en avant le contrôle continu.

Le Covid, accélérateur de mutations pédagogiques ? En raison de la crise, plusieurs directeurs d’établissements nous ont confié avoir « enfin pu supprimer les examens formels de passage d’année ». Le Covid aura ainsi accéléré la transformation des modes d’évaluation dans l’enseignement artistique, suivant un mouvement déjà engagé depuis plusieurs années.

Réglementairement, rien n’oblige les conservatoires en matière d’examen. Le schéma d’orientation pédagogique pour la musique de 2008 propose néanmoins une marche à suivre privilégiant une évaluation globale, avec la prise en compte majoritaire du contrôle continu pour la fin de Cycle I. Le schéma indique aussi que les décisions de passage de cycle sont prises par le directeur qui s’appuie sur l’équipe pédagogique et le cas échéant sur le résultat de l’examen et l’avis du jury. « L’examen avec jury n’est pas en tant que tel décisionnaire, ce n’est qu’un élément », indique Eric Sprogis1, ancien directeur du CRR de Poitiers et ancien responsable de l’enseignement artistique à la région Poitou-Charente.

 

Stress

Pour autant, tous ne sont pas convertis au contrôle continu et certains préfèrent maintenir des examens formels, devant jury, même pour un passage d’année en cycle I. Non sans impact sur les élèves.

« Ma fille est sortie de l’examen en disant qu’elle voulait arrêter le piano. Ce n’est pas la première fois mais cet examen s’est encore plus mal passé que les autres : les élèves de cycle 1 ont joué devant un jury les uns devant les autres, après des mois passés en distanciel. Les retours ont été faits devant tout le monde, de façon abrupte. A cet âge là, les passages sur scène marquent et quand il y a la pression de l’examen, avec des retours agressifs, cela peut vraiment être traumatisant. » Un père raconte l’expérience difficile de sa fille de 11 ans, lors d’un examen de milieu d’année dans le conservatoire parisien du 12e arrondissement. Dans cet établissement, « la règle c’est deux examens par an, tous les ans, rapporte le père de famille. Je ne comprends pas pourquoi les choses fonctionnent encore ici comme dans les années 1980 alors que rien ne les y oblige. » Le docteur en sciences de l’éducation Charles Calamel2 rappelle pourtant que « les enfants à qui l’on a à faire dans ces établissements sont ceux qui auront déjà fait tous leurs devoirs quand on leur demandera s’ils ont fait leur piano. Ce sont déjà des enfants qui font tout, mais sur qui on fait peser encore plus de stress. »

Évaluer autrement

Charles Calamel rappelle l’étymologie du verbe « évaluer : chercher de la valeur. L’enjeu est de chercher la valeur chez l’élève, pour pouvoir l’accompagner au mieux vers ce qu’il veut, en l’aidant à surmonter les obstacles qu’il rencontre. L’examen sanctionne. » Une adaptabilité aux capacités et aux souhaits de l’élève qui a d’autant plus de sens alors que les parcours d’enseignement sont de plus en plus divers. Au CRR de Nantes, « cela fait longtemps que nous n’avons pratiquement plus d’examen », rapporte la directrice Viviane Serry qui considère que « les examens ne font pas progresser les élèves. Nous avons d’autres moyens d’évaluer les acquis et s’il est nécessaire d’avoir l’avis d’autres enseignants, cela peut se faire par des master class, des échanges de professeur. » De la même façon, si l’examen est l’occasion de jouer devant public à un jour et une heure précise, « on peut se demander s’il faut coupler ces capacités avec le moment de l’évaluation », s’interroge Eric Sprogis. A Nantes, il n’y a pas d’examens pour les élèves de premier cycle. Les quatrième années font des auditions avec un programme, des créations et un déchiffrage, « qui permettent aux enseignants de dresser un bilan de la classe. On explique bien aux familles et aux élèves qu’aucune décision ne sera prise à ce moment là. » En cycle II, les élèves se produisent régulièrement en public, et la fin de cycle est validée par la délivrance d’un brevet sur la base du contrôle continu.

Combiner les formes d’évaluation

Le conservatoire a néanmoins maintenu un examen formel pour l’entrée en cycle III, qui se fait uniquement avec les enseignants de l’établissement. Les élèves s’orientant vers les parcours prépa ont aussi un examen formel avec un jury extérieur. « Pour ceux qui choisissent une orientation professionnelle dans la musique, il est important de les confronter à des examens formels, organisés avec une certaine rigueur, car ces élèves seront soumis à des concours et examens similaires et nous devons les y préparer », considère Eric Sprogis. Il ajoute que, dans le cas où ces examens formels sont maintenus pour tous les élèves, « il faut faire attention aux modalités de déroulement. C’est évident qu’il faut une bienveillance dans le comportement, surtout auprès des plus jeunes. En tant que directeur, j’avais imposé qu’on envisage chaque élève indépendamment, en s’efforçant de relever les points positifs. Les retours doivent être donnés à chaque élève et pas publiquement. » Eric Sprogis recommande également de décaler dans le temps la session d’examen devant jury de la décision qui peut être prise ensuite par les enseignants. Florence Paupert, présidente de Conservatoires de France considère qu’il est important de davantage « communiquer avec les familles sur les objectifs et l’organisation des évaluations. Il est important de ne pas faire tout reposer sur un examen formel : combiner plusieurs formes d’évaluation est d’autant plus qualitatif. »

Baisse de niveau ?

Lors de son travail sur un « Référentiel d’évaluation de l’expérience artistique », Charles Calamel a pu constater l’attachement des professeurs à ce rituel de l’examen de passage annuel. Il l’explique par le besoin des enseignants d’obtenir « la reconnaissance de la légitimité de leur propre parcours. Je crois qu’inconsciemment il faut qu’ils défendent le trajet qu’ils ont fait pour arriver à leur poste. » Eric Sprogis voit également cette difficulté pour les professeurs à enseigner « à des enfants qui ne seront jamais comme eux. 95% des élèves de conservatoire ne deviendront pas des professionnels. Et pour autant, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus d’examen formel que cela diminue l’exigence artistique. » La peur d’une baisse de niveau freine l’évolution des façons d’évaluer les élèves. Mais Florence Paupert rappelle que « le contrôle continu n’est qu’un étalement dans le temps, cela ne veut pas dire que nous sommes moins exigeant. On n’est pas forcément plus exigeant en écoutant un élève 5 minutes devant un jury. » Au CRR de Nantes, cette crainte était partagée par les enseignants, « qui se sont très vite rendus compte qu’ils étaient finalement plus exigeants qu’avant », rapporte Viviane Serry. Il s’agit alors de faire davantage confiance aux équipes enseignantes dans leur capacité à évaluer leurs élèves et à les accompagner au mieux. « Il faut se reposer la question de cette « excellence » à atteindre. Le rôle d’un professeur est d’accompagner chaque élève vers sa propre excellence », conclu Charles Calamel.

1 Collectivités locales et enseignement artistique. Enjeux pédagogiques culturels et politiques, Éric Sprogis et M Nicolas Stroesser, 2019, Éditions Territorial.

2 Charles Calamel a mené une étude en 2013 pour le CNFPT et le Département Rhône-Alpes sur un « Référentiel d’évaluation de l’expérience artistique ». 

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