Tribune : Reconnaissance pour les interprètes de musique électronique

24/06/2021

La pérennité des musiques électroniques passe par la reconnaissance de leurs interprètes comme musiciens à part entière.

Par un collectif de Réalisateurs en Informatique Musicale

Nous avons pris connaissance de l’article de Pierre Gervasoni dans Le Monde du dimanche 9 - lundi 10 mai 2021 sur la problématique de la survie des œuvres avec électronique. Directement concernés, nous sommes heureux qu’un tel sujet puisse avoir sa place dans un quotidien national et aimerions apporter notre point de vue.

Les musiques électroniques et mixtes (mélangeant instruments acoustiques et électronique), posent des problèmes de pérennité particuliers, qui ne sont pas uniquement d’ordre technique. Parce qu’elles sont construites sur une organologie qui par principe n’est pas stabilisée, elles posent très rapidement, à l’échelle de quelques années, des questions auxquelles d’autres musiques sont confrontées au bout de quelques dizaines ou centaines d’années. Mais elles posent aussi des problèmes de transmission et d’interprétation qui sont liés à une méconnaissance du rôle d’interprète des Réalisateurs en Informatique Musicale (RIM). Après tout, la musique classique occidentale s’est bien construite autour de deux pôles : notation et tradition orale transmise d’interprète à interprète, cette dernière fût-elle institutionnalisée, et adossée à une organologie elle aussi en mutation.

Les questions purement technologiques sont de celles qu’on arrive assez vite à régler : il s’agit surtout de temps et de moyens. En général, ce qui se perd, ou plutôt se périme puisque nous conservons les fichiers, c’est l’implémentation à un instant “t” de tel ou tel programme et donc de telle ou telle version technologique de l’œuvre. Les sons se conservent assez bien, les textes, images et partitions également, les programmes et dispositifs plus difficilement. Il faut donc faire régulièrement le travail de “portage”, qui va de la simple mise à jour technique à parfois une véritable ré-implémentation du programme informatique de la pièce et révision de la partition. Ces étapes sont à la fois indispensables et inévitables au fur et à mesure de l’évolution des dispositifs techniques. Ce travail est régulièrement réalisé, et nous n’avons pour l’instant pas rencontré de difficultés technologiques insurmontables. Plus orientée vers le concert que la musicologie, ces portages reposent sur une connaissance implicite des oeuvres et sont souvent réalisées directement ou avec l’aide des réalisateurs qui ont travaillé à la création.

En plus de l’aspect technologique, les musiques mixtes et électroniques souffrent de difficultés voire d’absence de notation. Les moyens électroniques sont utilisés pour donner naissance à des sons, interactions ou phénomènes complexes, qui sont par essence résistants à la notation. Dans ce cas, la “notation d’action”, c’est-à-dire qui indique une méthode plus qu’un résultat, quand elle existe, ne renseigne que peu sur le contenu musical et est parfois trop liée à une implémentation donnée. Elle donne au moins une idée du lien entre partition musicale et programme informatique mais ne permet à elle seule que rarement de reconstruire le dispositif et encore moins le résultat. La notation est donc éclatée, à la fois en termes de supports (partition manuscrite / programme informatique) mais aussi de personnes (compositeur / RIM). Clairement, un effort est à faire en s’appuyant sur une organologie qui pourrait être mieux connue et sur des normes éditoriales et habitudes de programmation à construire. Un tel effort éditorial et musicologique pourrait dans de nombreux cas permettre une ré-implémentation à partir d’une notation rafraichie et des fichiers sons qui ne posent pas de problèmes particuliers de conservation. Ces ré-interprétations, moins axées sur l’idée d’authenticité, ou de signature sonore d’une version sur dispositif “d’origine”, assurent une fidélité au texte et aux intentions du compositeur en contrepartie d’une plus grande liberté du son. “Les reconstitutions exactes, trop exactes, éliminent sans la moindre gêne l’utopie du compositeur, rétablissent les circonstances qui ont pu le brimer, falsifient, en conséquence, son intention première": P. Boulez, Leçons de Musique.

Avec de telles difficultés de notation et une organologie en perpétuelle évolution, la question “que dois-je faire entendre ?” se pose toujours au RIM chargé d’une reprise de pièce. Il est donc amené à étudier la partition, analyser les anciennes versions technologiques, écouter et comparer des enregistrements, interviewer (tant que c’est possible) le compositeur ou des RIM qui auraient joué la pièce, travailler et répéter avec les autres musiciens pour pouvoir interpréter la pièce en concert.

On le voit ici, l’étape à laquelle ces oeuvres et leurs compositeurs sont aujourd’hui confrontés, est leur inévitable passage dans le domaine de l’interprétation. Les compositeurs n’étant pas éternels, ils faut qu’ils transmettent leur musique à des interprètes, y compris la partie électronique. Et malheureusement, jusqu’à maintenant, la partie électronique est présentée comme “sans interprète” ! Pour de nombreuses raisons, la musique mixte s’est souvent construite avec une idée de la “technique invisible”, ou parfois pire, de l’”ordinateur musicien” accompagnant automatiquement les instrumentistes. Cette idée déjà fausse à l’origine devient très clairement caduque aujourd’hui et même contre-productive : il faut bien que quelqu’un s’occupe d’interpréter et de transmettre la partie électronique de ces œuvres, et tant mieux si c’est un musicien ! Pourtant, les RIM aujourd’hui ne sont pas reconnus en tant que musiciens ni interprètes, et ne sont donc pas encouragés à réfléchir musicalement à ces questions. Ils sont crédités et rémunérés comme régisseurs ou techniciens, et la vision qui en est proposée à l’extérieur est celle de l’opérateur d’une boîte noire technologique. Cet état de fait ne reflète heureusement pas la pratique et l’éthique de travail en studio ou en concert des RIM. Nous nous opposons à une vision techniciste de notre métier et des problématiques de pérennité, position sourde et invisible qui n’est pas la bonne pour parvenir à une transmission sensible de ces musiques.

Un travail important reste à mener pour aider les RIM à s’affirmer comme interprètes ou musiciens électroniques. Ils sauront réaliser, transmettre, prendre position, réinterpréter les œuvres de ce répertoire, être les interlocuteurs et les partenaires des autres musiciens. Certains ensembles et structures donnent une place à ces disciplines, mais le métier de musicien électronique reste aujourd’hui trop obscur et mal défini, et n’existe que très peu dans les structures d’enseignement de la musique. Ce métier doit se développer de manière plus visible et plus claire dans le monde musical pour attirer et former une nouvelle génération de musiciens sensibles à ces questions, ce qui est selon nous le seul moyen de permettre la transmission, et donc la survie de ce répertoire.

Signataires : 

Augustin Muller

Serge Lemouton

Carlo Laurenzi

Thomas Goepfer

Benjamin Levy

Grégoire Lorieux

Mikhail Malt

Simone Conforti

Sébastien Naves

Jean Lochard
Etienne Demoulin

Robin Meier

Manuel Poletti

Olivier Pasquet

Max Bruckert

Alexis Baskind

Greg Beller

Nicolas Deflache

Monica Gil

Etienne Graindorge

Jacques Warnier

Laurent Pottier

Jose-Miguel Fernandez

Dionysios Papanicolaou

Alain Bonardi

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