La musique, « cet obscur objet du désir »

Antoine Pecqueur 29/06/2021

Nous avons choisi exceptionnellement de consacrer l’intégralité de notre numéro d’été au sexe. Une thématique légère à l’heure des vacances ? Pas seulement. Il nous a semblé au contraire essentiel de montrer ses différentes facettes, parfois contradictoires.

Côté pile, vous découvrirez des festivals invitant cet été les artistes à oser la nudité et l’érotisme. Certaines œuvres s’inscrivent tout particulièrement sur ce registre. En matière de création, le compositeur Philippe Schœller analyse ici avec brio sa magnifique pièce chorale Eros Songs, inspirée des chansons de la Renaissance. Quant à notre chroniqueur médecine, Emmanuel Bartaire, il interroge les liens entre hormones et pratique musicale : joue-t-on mieux ou en tout cas différemment en présence de personnes qui nous attirent ? Cette thématique nous permet aussi de relier la musique à d’autres arts, par exemple la peinture fantasmagorique de Bosch mais aussi la philosophie et la littérature. Petite innovation de ce numéro : vous trouverez une nouvelle écrite par la jeune musicienne et journaliste Eloïse Duval. Elle conjugue ici subtilement érotisme et musique…

Mais côté face, le thème du sexe fait aussi écho aux pires dérives. Le monde musical n’est pas à l’abri des violences sexuelles, comme l’a encore rappelé ces derniers mois l’enquête interne du CNSMD de Paris. Il ne faudrait pas pour autant restreindre cette problématique au seul cas d’un établissement supérieur. L’enquête de Mathilde Blayo nous montre au contraire combien l’apprentissage de la musique peut être, à différents niveaux, le théâtre de comportements déviants. La succession de cas ces dernières années doit tous nous alerter. L’enquête sur le fonctionnement du CNIPAL, qui fût pendant longtemps un lieu de formation majeur pour les jeunes chanteurs, est en cela édifiante.

En 2014, un rapport de la ville de Paris avait pointé ce danger. Mais les enseignants s’étaient alors offusqués d’être considérés dans leur ensemble comme de potentiels agresseurs. Évidemment, ces actes sont commis par une minorité. Mais ils n’en restent pas moins intolérables. Comment accepter que 8,6 % des étudiants en enseignement artistique et culturel disent avoir été victimes d’agressions sexuelles ? (ministère de la Culture, 2020).

 

Il est plus que jamais urgent que les directeurs d’établissement, les professeurs, les élèves et les parents d’élèves se retrouvent pour débattre du cadre pédagogique. Le but est de rétablir un lien de confiance totale dans la transmission de la musique. Alors que débutent les stages d’été, leur encadrement doit être très nettement amélioré.

La France n’est bien sûr pas la seule concernée par ce phénomène. Au Venezuela, le Sistema, si souvent vanté comme un exemple pour nos pratiques pédagogiques, est aujourd’hui confronté à une vague de scandales d’abus sexuels.

L’heure est donc plus que jamais à la prévention. Et pas seulement dans les lieux d’enseignements. L’affaire Chloé Briot a montré que sur le plateau d’un opéra, les scènes de sexe doivent elles aussi être mieux encadrées. On ne peut que se réjouir que le Centre national de la musique ou le CNSMD de Paris se montrent aujourd’hui mobilisés sur ces questions. Mais il faut maintenant impérativement que, au-delà des institutions, les mentalités évoluent pour faire que le geste musical soit toujours synonyme de plaisir et non de violences.

Antoine Pecqueur

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