Opéra : les scènes de sexe censurées

Éloïse Duval 01/07/2021

De Carmen à Lady Macbeth, les opéras parlent presque toujours d’amour. Si, en Occident, les mises en scène peuvent être explicites, ce n’est pas le cas dans certaines régions du monde, notamment dans les pays du Golfe ou en Chine. La censure s’opère sur la direction d’acteurs, sur les costumes mais aussi les livrets. 

Les mises en scène d’opéra flirtent parfois avec les codes de la sensualité pour mieux traduire les relations qui unissent les personnages et les sentiments qui sous-tendent leur existence. Cependant, il arrive que les productions ne puissent pas s’exporter à l’identique dans les opéras étrangers, où les convictions politiques ou religieuses du pays amènent les metteurs en scène à opérer un certain nombre d’aménagements pour adapter leur production au public qui les reçoit.

Costumes

Entre  2018 et  2020, Frédéric Roels – aujourd’hui directeur de l’Opéra Grand Avignon – était directeur des opérations artistiques de l’Opéra royal de Mascate au sultanat d’Oman.

Chargé alors d’assurer le suivi de la production des spectacles, Frédéric Roels devait faire attention à la manière dont étaient représentées certaines scènes : « Oman est un pays tolérant et ouvert. Cependant, il s’agit d’un pays musulman, donc les questions liées au sexe et à la représentation de la religion faisaient l’objet d’une vigilance particulière de notre part. Nous faisions très attention à la façon dont étaient amenées les choses, afin de ne pas heurter la sensibilité du public et de respecter leurs convictions », explique-t-il. Cette vigilance se traduit par une attention particulière accordée à la représentation physique des corps, comme le précise le metteur en scène : « Les costumes étaient adaptés afin que les épaules et les jambes soient couvertes, au moins jusqu’aux genoux. Les femmes n’étaient pas voilées, mais le corps n’était pas montré ». Étienne Guiol, concepteur vidéo présent sur la production de Norma à l’Opéra d’Oman en 2017, décrit également des costumes pensés pour ne dévoiler rien d’autre que « le visage, les mains et les chevilles. Au-delà des poignets, des chevilles et du cou, la peau était dissimulée par le vêtement ».

Représentation du corps amoureux

Si les costumes sont faits de sorte à ne pas dévoiler trop de chair nue, la représentation des relations amoureuses est extrêmement codifiée afin de ne pas heurter la sensibilité du public : « Ces questions de pudeur interviennent dans les relations de couple : par exemple, on évite les baisers sur la bouche, et la représentation d’une union sexuelle, même sous une forme figurée, n’est pas du tout appropriée là-bas. On se contente de se tenir les mains, d’échanger une accolade ou tout au plus un baiser sur le front, afin de suggérer l’amour courtois qui unit les deux personnages. Mais aller au-delà serait tout à fait inapproprié pour le public », décrit Frédéric Roels. Le metteur en scène se souvient d’ailleurs de la représentation d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera, dont la scène d’ouverture avait été purement et simplement coupée : « Dans cette version d’Anna Bolena qui avait précédemment été donnée à Liège, l’opéra s’ouvrait sur une scène d’amour visible et ostensible entre le roi et sa concubine. Lorsque l’opéra a été donné à Mascate, dans la même mise en scène, cet élément a été tout bonnement retiré », explique Frédéric Roels. Cependant, il ne s’agit pas pour le metteur en scène de percevoir cette censure des scènes de sexe comme une interdiction, mais plutôt d’adopter un regard indulgent sur ces questions : « Lorsque l’on vient d’Occident, on ne voit rien de choquant à représenter des scènes de sexe à l’opéra, et la censure paraît contradictoire aux principes de liberté artistique. Cependant, je pense que les langages scéniques doivent s’adapter à la culture à laquelle ils s’adressent, de la même façon que la France et l’Allemagne accordent une attention particulière au jeune public. Il s’agit simplement d’adapter ces œuvres (souvent occidentales d’ailleurs), à la pudeur et à la sensibilité des Omanais, en étant à l’écoute de leur rapport à l’autre et au corps ».

Sur-titrages policés

L’adaptation du langage scénique qui se fait parfois au détriment des scènes érotiques passe également par une relecture constante des sur-titrages qui accompagnent l’opéra : « Typiquement, je me souviens que l’Opéra de Lyon avait donné à l’Opéra d’Oman Une Nuit à Venise de Strauss – et là c’était plutôt gentil en termes d’érotisme – et cette opérette qui met en scène une histoire de tromperie, où le mari courtise la jeune soubrette, où la jeune soubrette aimerait bien passer la nuit avec le valet, recelait un tas d’allusions assez piquantes. Donc nous avons maintenu le contenu initial de la pièce, et le livret n’a pas du tout été coupé, mais nous avons dû opérer de légères modifications des sur-titrages proposés au public. Cela supposait une relecture constante pour exprimer les choses avec pudeur, et ne pas être trop explicites dans les termes qui évoquent un geste sexuel ou une relation charnelle », détaille Frédéric Roels.

Par ailleurs, c’est aux Émirats Arabes Unis qu’Étienne Guiol a été confronté à l’institut de censure : « Pour l’un de nos spectacles, on faisait chanter un chœur de femmes, mais l’institut de censure était en désaccord avec l’utilisation de ce chœur, justement parce que c’étaient des femmes qui chantaient. Il trouvait cela inapproprié. Nous nous sommes fermement opposés à la décision de l’institution qui nous avait donné l’ordre de supprimer cette partie-là. Finalement, comme cela plaisait beaucoup au cabinet de l’émir, ce dernier a fait redescendre l’ordre de laisser ce chœur de femmes, et elles ont pu chanter malgré tout », raconte-t-il.

Censure ou autocensure ?

Cependant, si parfois l’art triomphe de la censure, il n’est pas rare que les Occidentaux s’autocensurent pour rentrer dans ce qu’ils jugent être les normes des pays dans lesquels ils se produisent. Ainsi, Étienne Guiol se souvient d’un Opéra donné à Hong-Kong, où la censure avait été opérée par la production française, avant même que le spectacle ne soit soumis aux autorités chinoises : « On faisait intervenir le personnage de Vénus, dans une figure féminine contemporaine, et la production française, de peur d’être censurée par le gouvernement chinois, a opéré elle-même la censure et m’a demandé de supprimer cette apparition. Ce qui me semble assez scandaleux, c’est qu’en l’occurrence ce n’est pas le gouvernement chinois qui a censuré cette scène, mais une production occidentale qui, par précaution, et probablement par peur de perdre sa place, a anticipé cette censure, alors qu’il n’y avait aucun problème à projeter cette nudité ». Enfin, une autre forme d’autocensure se joue parfois bien en amont des représentations, dans le choix même des productions et des œuvres présentées au public : « Il y a clairement une forme d’autocensure en ce qui concerne les pièces qui présenteraient des scènes de sexe trop explicites ou des évocations religieuses inadaptées. Je pense notamment aux œuvres comme Faust, ou même La Damnation de Faust qui n’ont jamais été jouées à Mascate, car leur traitement sur scène, pour des questions religieuses, ne paraît pas approprié », conclut Frédéric Roels.

Si ces questions de censure sont souvent justifiées par ceux qui la pratiquent par des notions de pudeur et de respect de la sensibilité d’autrui, il ne faut pas pour autant oublier que l’art et l’opéra, parce qu’ils sont érotiques, n’en sont pas pour autant obscènes, car ils sont avant tout au service de la beauté, et ainsi que l’écrivait Montaigne : « Ils se torchoient le cul avecques une esponge ; voilà pourquoi spongia est un mot obscoene en latin » : autrement dit, ce n’est pas le cul qui est sale, mais l’éponge qui l’essuie, de la même manière que ce n’est pas l’art ou l’érotisme qui est sale, mais la censure qui se charge de les couper au nom de la pudeur.

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