Enquête : violences sexuelles en conservatoire

Mathilde Blayo 01/07/2021

L’enquête interne du CNSMDP a mis en lumière les risques d’agressions dans le cadre de l’enseignement musical. Elle fait suite à plusieurs affaires survenues dans des conservatoires français. Quels dysfonctionnements peuvent expliquer la multiplicité des cas ? Quelles conséquences sur les jeunes victimes ? Et quelle prévention mettre en place ?

La publication dans Médiapart, le 9  juin dernier, d’une enquête sur les violences sexuelles dans l’enseignement artistique a provoqué un grand nombre de réactions. Cet article a été écrit à l’occasion de l’enquête interne du CNSMDP au cours de laquelle un professeur a été suspendu de ses fonctions. Il est présumé innocent. Si de nombreux enseignants, élèves et musiciens saluent la libération de la parole et la fin de l’omerta, le doute et l’inquiétude sont perceptibles chez beaucoup. La crainte de certains enseignants serait que des actes isolés jettent le discrédit sur toute la profession. Ces derniers avancent que ces cas d’agression sexuelle sont rares et le fait d’individus isolés. Si tout un chacun s’accorde à reconnaître l’horreur de tels actes, « le postulat de départ dans les équipes reste : ça n’arrive pas chez nous. Quand on aborde cette question en conservatoire, les personnes en présence se sentent tout de suite accusées. Si discrédit il y a, c’est pourtant envers l’absence de prise en compte du problème », nous dit Caroline Ledru, conseillère aux études dans le conservatoire du 19e arrondissement de Paris.

Le sondage mené par le ministère de la Culture en 2020 sur la perception des violences et du harcèlement dans l’enseignement supérieur artistique et culturel rapporte que 8,6 % des répondants en musique et danse affirment avoir été victimes d’agressions sexuelles.

Même si ces pratiques restent largement minoritaires dans les conservatoires, cela n’enlève rien à la responsabilité collective d’identifier les dysfonctionnements potentiels afin de mieux prévenir ce type de faits. Pour Clara Fellmann, violoncelliste, membre de Convergence des luths, étudiante en master de pédagogie au CNSMD de Lyon1 « en niant ces problèmes, ou en les réduisant au fait d’individus isolés, on minimise ce qu’il se passe dans ces établissements. Même un cas mériterait qu’on s’empare du sujet. On parle ici d’enfants, de vies détruites. »

Traumatisme psychique

S’il fallait le rappeler, ces violences peuvent être à l’origine de traumatismes psychiques avec des conséquences durables sur la santé mentale et physique des enfants : anesthésie émotionnelle, troubles de la conscience, « mémoire traumatique, véritable bombe à retardement avec des réminiscences intrusives faisant revivre sans fin les violences avec la même souffrance et la même détresse, et entraînant un sentiment de danger permanent », rappelle Muriel Salmona2, psychiatre et psychothérapeute. 

Troubles cognitifs, du comportement, de l’alimentation, du sommeil, risque suicidaire… Il est question d’actes graves ayant des conséquences pérennes sur la vie des adultes, qui vivent parfois encore avec le secret de leurs agressions, ou qui ne peuvent plus aujourd’hui obtenir justice du fait du délai de prescription. Ce délai est aujourd’hui de 30  ans après la majorité de la victime dans un cas de viol3, et de 10  ans dans un cas d’agression sexuelle. Caroline Ledru affirme avoir été victime dans son enfance de deux professeurs de conservatoire. Il y a un an, elle publiait sur Facebook un texte sur ces agressions, qu’elle nous a autorisé à reproduire ici. Le premier enseignant « nous demandait de venir chanter à côté de lui au piano, un. e par un. e ou deux par deux. Et pendant qu’on chantait, il mettait systématiquement sa main dans notre culotte et nous touchait pendant le temps de la chanson. […] On en avait un peu parlé avec quelques élèves, et également à la maison : c’était tombé à plat. Ma grand-mère en avait fait part à l’association de parents d’élèves, ils étaient déjà au courant, on ne leur apprenait rien et on ne pouvait “rien faire”. » Caroline Ledru a continué dans sa classe l’année d’après. Elle était ensuite adolescente lorsqu’elle a dû faire face à son deuxième agresseur : « Il aimait particulièrement nous préparer aux oraux, et pour cela nous faisait passer un. e par un. e dans sa salle. Et à chaque fois ça ne loupait pas, il s’approchait, se collait, mettait ses mains sur ma poitrine, essayait de m’embrasser. Je me demande souvent pourquoi je n’arrivais pas à le contrer une bonne fois pour toutes. J’aurais dû sortir de sa salle bruyamment, lui en coller une, faire un scandale. Mais rien, j’essayais juste de me dégager et de faire en sorte que ça n’aille pas trop loin. » Des années après, Caroline Ledru est devenue professeure de formation musicale : « Mais j’ai mis plusieurs années avant de chanter même un tout petit peu pendant mes cours, et quand je l’ai fait c’était pour encourager un.e élève ou montrer un bref exemple, jamais plus. Aucun.e de mes amant.es, de mes ami.es ou de ma famille n’a entendu le son de ma voix chantée. Je n’ai d’ailleurs jamais réussi à chanter une berceuse ou la moindre chanson à mes filles. Je suis même toujours incapable de leur chanter “Joyeux anniversaire”. »

Le lien au maître

L’histoire de Caroline Ledru révèle des failles qui permettent ces dérives. Il est courant que, au cours du parcours d’un enfant en conservatoire, il n’ait qu’un seul et même enseignant d’instrument ou de chant, pendant toutes ses années d’apprentissage. Même s’il est bienveillant, il y a forcément un rapport étroit du professeur sur son élève, qui peut être exacerbé dans certains cas. D’autant que l’enseignement artistique porte en lui des particularités propices à brouiller les pistes des relations pédagogiques formelles : le rapport au corps, à l’expression intime d’émotions, le nécessaire travail sur le laisser-aller physique et émotionnel… Le cadre de la relation purement pédagogique peut vite tomber. Lorsque le maître devient mentor, fédérant parfois un groupe d’élèves autour de sa personne, parler d’une agression peut s’avérer extrêmement difficile. La honte d’être victime, la peur de l’isolement, la culpabilité, la volonté de protéger malgré tout son professeur, l’institution et ses camarades élèves, la crainte pour son avenir professionnel, sont autant de critères qui poussent au silence de nombreuses victimes.

La nécessité de ne pas déplaire

À mesure que les jeunes musiciens avancent dans le milieu, se professionnalisent, et se voient de plus en plus soumis à la concurrence de leurs pairs, cette ascendance peut elle aussi grandir. Dans un milieu particulièrement précaire, s’attirer les foudres de ceux qui peuvent faire accélérer une carrière force certains au silence. Caroline Ledru explique « n’avoir même pas parlé de ses agissements puisque j’avais l’impression que tout le monde savait. »

Muriel Mahé est présidente de Fuse, la fédération des parents d’élèves de conservatoire, qui a également été amenée à recueillir des témoignages. Elle remarque que « ces actes sont souvent le fait de personnes très installées, avec une forte influence sur les élèves et leurs familles. Dans ce petit milieu où l’on a peur que tout se sache, même si tout se dit à demi-mot, il est compliqué de dénoncer ceux qui ont le pouvoir et l’influence. Les dénonciations arrivent souvent une fois que les personnes n’ont plus rien à perdre, qu’elles sont retirées du milieu. »

Il est d’autant plus difficile de parler de ces agressions que, pendant longtemps, les victimes qui témoignaient ont vu leur agresseur rester en poste pendant le temps des procédures. Un respect nécessaire de la présomption d’innocence ? Mais quid de la protection des victimes ? La donne change, comme le montre l’enquête du CNSMDP où suite à un signalement le professeur a été immédiatement suspendu de ses fonctions. Autre motif d’indignation : certains professeurs, même radiés, peuvent être réintégrés pour des motifs administratifs.

La condition psychologique

Pour la présidente de Fuse, il est important de rappeler la place qu’occupent aussi les violences psychologiques dans les conservatoires. « Très présentes, souvent acceptées et minimisées, elles conditionnent les jeunes à supporter les humiliations, les gestes déplacés. Certains apprennent jeunes à supporter et tolérer l’inacceptable. D’autres peuvent présenter des signes de stress post-traumatique, rapporte Muriel Mahé. Il est difficile d’obtenir des témoignages car les élèves sont alors pris par la honte, la peur, et l’idée que c’est normal de vivre des choses difficiles dans ce métier, la souffrance étant considérée comme un passage obligé. » Ce conditionnement psychologique à devoir se soumettre à l’autorité du professeur et à l’exigence de la discipline conduit certains à accepter des comportements inappropriés. Clara Fellmann rapporte la situation d’une amie chanteuse : « Dans le cadre d’un exercice de respiration, son enseignant lui a mis la main sur les fesses sans la prévenir. Elle s’est sentie mal, mais a accepté se disant que cela devait être normal. Mais si ce geste l’a dérangée elle, cela n’est pas normal ! »

Rapport de la Ville de Paris

S’inquiéter des risques potentiels en conservatoire n’est pas nouveau. En 2015, était publié un rapport de l’Inspection générale de la ville de Paris, intitulé « Mission de prévention, de signalement et de traitement des risques d’infraction sexuelle sur des mineurs par des agents de la Ville et du département ». S’intéressant notamment aux établissements d’enseignement artistique de la ville, ce rapport avait provoqué de vives controverses dans le secteur. Une grande partie du corps enseignant dénonçait un texte assimilant les professeurs à des agresseurs en puissance. Noël Corbin, aujourd’hui délégué général à la transmission au ministère de la Culture, était alors directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris, de  2014 à  2017. « Le temps pédagogique en conservatoire est plutôt bien organisé, bien cadré. Les cas de violence sexuelle sont rares, mais un cas reste un de trop et il faut les prévenir au maximum, cela relève de notre responsabilité », considère-t-il. Noël Corbin avait alors constaté que les cas de violence sexuelle arrivaient souvent dans le cadre « d’un délitement du cadre pédagogique. Les recommandations que nous avions pu faire devaient permettre de protéger le cadre professionnel, que les enfants aussi comprennent que le professeur n’est pas un parent et qu’ils distinguent ces moments de vie privée et de vie professionnelle ».

Face à la bronca engendrée par ce rapport, la plupart des préconisations ont été enterrées. Reste, parmi les mesures mises en place, la création et l’utilisation obligatoire d’une adresse mail professionnelle pour tous les professeurs.

Charte éthique

Avec plusieurs directeurs et enseignants de conservatoires, Noël Corbin avait aussi travaillé à l’élaboration d’une charte éthique, interdisant notamment toute relation entre un professeur et son élève. Les syndicats d’enseignants se sont alors opposés en bloc à la signature de cette charte. Noël Corbin regrette encore la mauvaise interprétation de ceux qui se sont sentis accusés : « Cette charte était juste un rappel qu’il n’y a pas la possibilité d’une autre relation entre un enseignant et son élève que pédagogique. Mon objet était d’aider et d’accompagner les équipes à se prémunir contre les risques. » Les affaires parues dans la presse sont souvent basées sur ces " histoires d’amour" entre un professeur et son élève, souvent, mineur, que ce dernier finit par dénoncer car, en place "d’amour", on trouve plutôt de la manipulation, de l’abus de faiblesse. « On retrouve souvent ce mythe de l’histoire d’amour, mais cette histoire naît d’un déséquilibre, d’une emprise, considère Caroline Ledru. Il faut arrêter de mélanger les genres et c’est aux professeurs de mettre des limites claires, surtout quand leurs élèves sont à un âge compliqué, où il est difficile de faire la part des choses. Les professeurs devraient être davantage formés à mettre ces barrières, à se protéger eux-mêmes de ce type d’histoire. »

Cours individuels et hublots

Dans le cadre du rapport de 2015, le débat avait aussi été vif autour des cours individuels. Il recommandait que ces cours soient « limités et remplacés par des cours collectifs. » Depuis, la part des cours collectifs a beaucoup augmenté dans les conservatoires et il est de plus en plus courant d’avoir des cours « individuels » avec deux élèves en même temps. Florence Paupert, présidente de Conservatoires de France et directrice du CRD de Saint-Quentin dans l’Aisne, considère que « ce n’est pas parce qu’il y a un comportement déviant que le cours individuel est un problème en soi. Mais faire plus de cours collectifs va de toute façon dans le sens des évolutions pédagogiques de nos établissements. Dans la lutte contre ces violences, je crois que tous les outils que nous pourrons mettre en place seront complémentaires. » 

Parmi les autres outils à disposition des équipes, il y a les portes vitrées ou équipées en hublot. La plupart des nouveaux bâtiments en sont équipés : « Un dispositif qui n’est pas de la surveillance, qui peut être utile dans certains cas et même pratique dans la vie d’un établissement, pour voir si le cours précédent est terminé par exemple », considère Caroline Ledru. Certains directeurs s’interrogent aussi sur la possibilité de faire changer un élève d’enseignant pendant son parcours. « Il est important que les professeurs n’envisagent pas la relation maître/élèves comme la base du système d’enseignement, mais qu’ils se considèrent comme un élément qui permet à l’enfant d’avancer dans son propre parcours », nous dit un directeur qui souhaite garder l’anonymat.

Stages

Le rapport de 2015 s’intéressait aussi aux stages et autres académies musicales qu’il présente comme des « temps propices aux rapports de séduction entre maître et élève, à la promiscuité et aux soirées en présence de drogues et d’alcool ; les élèves mineurs étant accueillis avec des élèves majeurs ». Le rapport recommande alors aux élèves de ne pas participer au stage si l’organisateur est leur enseignant habituel. Noël Corbin revient sur cette recommandation qui avait choqué à l’époque : « Ces stages apparaissent à tous les parents comme étant le prolongement des cours. Les enfants sont incités à y participer pour s’améliorer, devenir meilleur. Mais ces stages font l’objet d’une activité privée, ils ne prennent pas place dans le conservatoire et on a là une rupture d’équité. Il me semblerait par ailleurs indispensable que ces stages soient soumis aux règles Jeunesse et Sport, avec une obligation d’encadrement des mineurs par des personnes diplômées et aptes à gérer ces moments. » Aujourd’hui, dans le cadre des normes encadrant l’accueil collectif des mineurs, les stages de musique font partie des « séjours spécifiques ». L’effectif de l’équipe encadrante ne peut être inférieur à deux personnes. L’organisateur, qui est aussi directeur du séjour, doit seulement être une personne majeure.

« Réagir sans surréagir »

Il existe aussi des dispositifs à appliquer plus systématiquement que ce qui est fait aujourd’hui, notamment celui de la Cellule départementale de recueil de traitement et d’évaluation, liée à la protection de l’enfance en France. Toute personne qui soupçonne un enfant d’être en danger est tenue de le signaler à cette cellule qui recueille et évalue ces témoignages. « Nous sommes dans l’obligation légale de signaler tout ce qui pourrait mettre en danger un enfant, même si nous n’avons qu’un doute, rappelle Muriel Mahé. Ce témoignage peut se faire sous couvert d’anonymat et la cellule pourra décider ou pas de déclencher une enquête. »

Pour les établissements de la Ville de Paris, c’est au directeur d’alerter sa hiérarchie : le directeur des affaires culturelles. Ensemble, ils convoquent l’enseignant et le suspendent par mesure conservatoire le cas échéant au vu des faits portés à leur connaissance. Si les faits sont confirmés et peuvent recevoir une qualification pénale, la ville doit saisir le procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du Code de Procédure pénale. Après la constitution d’un dossier, l’enseignant passe en conseil de discipline. La sanction administrative peut alors aller d’un retrait sur salaire à une radiation, avec possibilité de faire appel devant le Conseil Supérieur des Administrations Parisiennes (CSAP) qui étudie de nouveau le dossier et en juge la forme. Dans toute la France, les directeurs doivent rapporter à leur hiérarchie les faits dont ils auraient connaissance ou en auraient été informés. Les services de ressources humaines des collectivités peuvent alors accompagner le directeur dans le travail d’identification des faits. C’est la collectivité qui décide de la suspension d’un enseignant. « Il faut être particulièrement vigilant en tant que directeur… Réagir sans surréagir, surtout ne pas nier la parole de l’enfant en essayant d’être précis dans l’identification de ce qu’il se passe », explique Florence Paupert. Les directeurs de conservatoire doivent signaler à leur hiérarchie tout doute sur un enseignant, « mais c’est compliqué parfois d’alerter quand on n’est pas vraiment sûrs de ce qu’il se passe, nous confie un directeur de conservatoire parisien. Des personnes se sont déjà retrouvées salies suite à de fausses accusations… Moi je préfère recueillir les informations, chercher un petit peu. Pour le dernier enseignant que j’ai suspendu, on m’a reproché d’avoir attendu trois mois, mais à l’inverse, on me serait tombé dessus s’il était innocent et que je n’avais pas vérifié. On a une capacité de discernement : si on sent que c’est trop grave, il n’est pas question d’hésiter. »

Formation et prévention

Pour que la prise de conscience soit collective sur ce sujet, il apparaît nécessaire de renforcer la formation des équipes, qu’elle soit « extérieure et obligatoire », considère Caroline Ledru. « Il faut donner davantage de repères pédagogiques aux enseignants, redéfinir la relation pédagogique et ce que c’est que la responsabilité éducative et l’éthique qu’elle implique », évoque Florence Paupert pour qui ces formations doivent impliquer une démarche d’équipe. « Une charte pourrait être une bonne idée mais je pense qu’elle doit être construite par les enseignants eux-mêmes, qu’ils n’aient pas la sensation d’être forcés, ou mal considérés. Le collectif, les échanges entre les professeurs, le travail en commun permettra de sortir chacun de son isolement pédagogique et de ses potentielles dérives », considère la directrice de Conservatoires de France.

Ces formations doivent aussi être adressées aux élèves qui, pris dans cette relation si particulière, n’ont pas forcément conscience de ce qui n’est pas acceptable. « Il faut dire aux enfants, aux filles comme aux garçons, qu’ils n’ont pas à accepter qu’on leur mette une main sur la cuisse, sur les fesses », considère Clara Fellmann, pour qui la prévention sur ces questions ne doit pas s’empêcher d’être choquante. « C’est un monde qu’il faut remuer, pour qu’il comprenne profondément de quoi il est question et notre responsabilité collective à éviter ces actes », assure-t-elle. Il pourrait ainsi être intéressant de regarder du côté du monde sportif, similaire en de nombreux points à celui de l’éducation artistique. Des sportifs de haut niveau, comme le rugbyman Sébastien Boueilh et son association Colosse aux pieds d’argile, interviennent dans les clubs, auprès des jeunes sportifs pour les alerter sur ces questions : leur dire qu’ils n’ont pas à tout accepter de leur entraîneur, et qu’ils doivent en parler.

Permanence médico-sociale

Mais pour parler de ces actes, encore faut-il avoir la possibilité de s’adresser à quelqu’un. « Notre constat, c’est qu’il n’y a pas de lieu protégé de l’expression de la parole, assène Muriel Mahé. Il est très compliqué de se plaindre auprès du directeur ou d’autres enseignants, qui font partie du même milieu que l’agresseur. Il faut que cette parole soit recueillie par un tiers neutre. » Fuse demande aujourd’hui à la Ville de Paris la mise en place d’une permanence médico-sociale. « Il faudrait qu’un numéro d’appel soit clairement affiché dans les conservatoires, considère Clara Fellmann. Que l’on puisse se tourner vers quelqu’un qui connaît bien ces questions dès le moindre doute. Reste que pour les victimes, il faudra oser appeler… Et là, la prévention et la levée des tabous pourront aider à oser. »

Et les tabous se lèvent. L’enquête interne du CNSMD de Paris en est une preuve. D’autres conservatoires sont aussi capables d’interroger leurs pratiques pour éviter que le pire arrive à nouveau.

À Tours, où enseignait le chef de chœur Pierre-Marie Dizier, accusé de pédocriminalité, qui s’est suicidé en prison en septembre  2018, un audit est en cours. Le cabinet spécialisé ABCD conduit cette mission, recueillant la parole des enseignants. Ce regard rétrospectif implique une remise en question bouleversante pour les équipes qu’il faut ressouder. « Le premier point auquel je me suis attaché en arrivant dans cet établissement, juste après la suspension de l’enseignant, ça a été de déculpabiliser les équipes », raconte le directeur d’un conservatoire où un professeur a été mis à pied. « Beaucoup de collègues ont pris sur eux le fait de n’avoir rien vu, rapporte-t-il. On ne doit pas incriminer un directeur ou les équipes pédagogiques de la folie d’un seul de ses membres. Il était important de réaffirmer la confiance que j’avais en eux, mais ce genre d’affaire laisse forcément des traces… »

Alors que le secteur culturel entame sa difficile reprise post-crise et que les jeunes générations risquent de se retrouver dans un goulot d’étranglement, l’apprentissage de la musique doit maintenant se réinventer et être mieux encadré. Au risque sinon de mettre à mal ce lien de confiance indispensable entre élèves et professeurs.

1. Elle a mis en place une adresse de signalement pour les victimes : temoignagescdl@yahoo.com.

2. Citation issue du colloque de Muriel Salmona à Clermont Ferrand en novembre 2017 :
https://bit.ly/3j772Dk

3. Viol : atteinte sexuelle avec pénétration commise sans le consentement de la victime.

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