La transidentité dans le monde du classique

Mathilde Blayo 01/07/2021

La visibilité et la compréhension autour des personnes transgenres ont nettement évolué ces dernières années. Pour autant, dans le milieu de la musique classique, le sentiment d’isolement reste grand. Témoignages. 

C’est lors de sa première rentrée scolaire qu’elle a réalisé que quelque chose n’allait pas. « Je me suis naturellement rangée avec les filles, et je n’ai pas compris pourquoi on me changeait de file pour me mettre avec les garçons. Pour moi, j’avais toujours été une fille », raconte Ivane Béatrice Bellocq, flûtiste et compositrice. Forcée d’enfouir son identité au fond d’elle pendant des années, ce n’est qu’à 55  ans qu’elle est finalement « revenue » à son genre, « celui de femme. »

Ivane Béatrice Bellocq est une personne transgenre, c’est-à-dire une personne dont l’identité de genre, ou l’expression de genre, diffère du sexe qui lui a été attribué à la naissance. Lucia Lucas, baryton née aux États-Unis, ne s’est jamais identifiée non plus « au monde des garçons. Mais c’est surtout devenu difficile à partir de 13  ans, quand mon corps a commencé à changer à l’encontre de mon esprit. Ce que je lisais pour tenter de comprendre correspondait alors à des choses très médicales, ou à des sujets d’adultes… pour moi, c’était simplement que mon corps n’évoluait pas comme je me ressentais. »

Comme elle, Adrian Angelico n’a pas su nommer dès l’adolescence ce qu’il ressentait alors. Né en Norvège, ce mezzo-soprano a grandi dans une famille où « la référence musicale la plus proche de l’Opéra, c’était Queen ! » Sa découverte de l’opéra arrive par celle du personnage historique de Farinelli, castrat italien du 18e siècle. « Je me suis identifié à lui, je me sentais similaire… Il n’était pas tout à fait perçu comme un homme, pas non plus comme une femme, se souvient Adrian Angelico. Je n’ai eu aucun mot pour dire ce que je ressentais jusqu’en 2014. Je me disais juste que je serai toujours quelqu’un d’étrange. »

« L’art m’a sauvée »

Tous trois se sont naturellement tournés vers le monde artistique. Au Royal College de Londres, puis sur les planches d’opéras internationaux, Adrian Angelico pouvait finalement, « être [lui]-même. Avec ma voix de mezzo-soprano, je pouvais chanter des rôles masculins et je n’avais pas la sensation de me travestir. » 

Lucia Lucas, en tant que baryton, a chanté et chante encore des rôles majoritairement masculins, mais pour elle, « la musique c’est surtout le lieu où je peux exprimer mes sentiments. Je pense que l’art m’a sauvée : le fait de ne pas pouvoir exprimer ce que j’étais vraiment a rendu la musique nécessaire. Mais si j’avais compris plus jeune qui j’étais, et si j’avais pu faire ma transition plus tôt, je n’aurais sans doute pas continué si loin dans la musique. »

Moyen d’expression d’une émotion indicible ou d’un soi profond, l’art a permis à ces personnes de supporter le silence et la dissimulation, et à d’autres de se révéler à elles-mêmes. Flora Duverger se décrit comme une enfant dans sa « bulle et pour qui la musique et le cinéma étaient des refuges. » Elle découvre les percussions, intègre le Conservatoire d’Angers puis le CNSMD de Lyon il y a 9 ans. « L’univers de la musique classique, et tout particulièrement l’orchestre, me rendait très malheureuse, avec ses codes binaires où les corps sont formatés et les singularités effacées. À Lyon, j’ai eu la chance d’avoir Jean Geoffroy comme professeur et mentor, qui m’a poussée à me révéler, à raconter ma propre histoire, notamment via un atelier d’expérimentation artistique où j’ai pu m’affranchir de toutes ces barrières et mélanger les genres, les disciplines et les esthétiques. Contrairement à la vie réelle où j’avais le sentiment de me cacher en permanence, j’avais enfin trouvé un endroit où j’osais être moi-même : la scène. » Pendant ces années de master, Flora Duverger met finalement le mot sur le mal-être qui l’occupe.

La décision

« Vers la fin de mon master j’ai fondu en larmes, en disant que j’étais une femme et que je ne pouvais plus continuer comme cela », raconte Flora Duverger qui se lance alors dans des recherches pour comprendre et découvrir « qu’il était possible de ne pas passer sa vie assigné à un genre qui n’est pas le vôtre. » Adrian Angelico se souvient aussi très bien de ce moment où il a réalisé qu’il ne pouvait plus tenir son rôle de femme : « Je travaillais à l’Opéra de Covent Garden à Londres à ce moment-là. Je rentrais chez moi et il m’est apparu d’un coup que je ne pouvais plus me cacher. J’avais surtout peur pour ma carrière, qu’on ne m’embauche plus. Cela aurait été facile de ne pas me recruter et je n’aurais jamais su si ma transidentité était le problème. »

Pour Ivane Béatrice Bellocq, l’acceptation de sa transidentié s’est faite progressivement, à mesure que la société s’ouvrait sur ce sujet et qu’internet lui donnait les moyens de lire qu’elle n’était pas « un cas incompréhensible et isolé. » Elle a commencé par « intégrer des éléments féminins » dans sa vie, dans son apparence. « C’était des petites choses, je ne voulais pas forcément qu’on me reconnaisse comme femme mais que cette partie de moi puisse vivre, explique-t-elle. Puis cela a pris une place de plus en plus grande et j’ai fini par vouloir officialiser mon changement de genre. Je m’attendais au pire, je prenais le risque d’un suicide social. »

La transition

Ivane Béatrice Bellocq a alors « pris la précaution d’avertir personnellement les 350 personnes qui constituaient mon réseau professionnel. Je pense que cela a permis de ne pas trop les déstabiliser et je n’ai eu que de la compréhension et du soutien. Mais je crois que si mon changement a été aussi bien accepté, c’est parce que ma carrière était déjà bien installée… » Sasha J. Blondeau partage cette dernière impression. Compositeur de 35  ans, iel 1 a pu mettre un mot sur sa transidentité il y a trois ans. « Ça coïncidait avec mon départ pour Rome, où j’ai passé un an en résidence à la Villa Médicis. C’était le meilleur moment et le meilleur endroit pour faire ma transition. Je l’ai annoncée sur les réseaux sociaux comme une manière de dire à mon réseau “débrouillez-vous pour vous y faire, je reviens dans un an”. »

À la Villa Médicis, le directeur du lieu a tout de suite opéré les changements de nom et pronom souhaités par Sasha J. Blondeau. « À mon retour en France, j’ai retrouvé tous mes partenaires qui ont été très bienveillants », rapporte-t-iel.

Depuis le collège, Lucia Lucas s’était posé la question : « Est-ce le bon moment pour faire mon coming out, pour révéler mon identité de genre. J’ai repoussé et repoussé, ce n’était jamais le bon moment. » C’est une fois installée en Allemagne, avec sa carrière déjà lancée et une certaine réussite professionnelle qu’elle a décidé de sauter le pas. Flora Duverger est la plus jeune des personnes rencontrées et celle dont la transition est la plus récente. Elle a mené son changement de genre « petit à petit, en y allant progressivement avec ma famille, mes amis. Au niveau du conservatoire, de la direction et des équipes, tout le monde l’a accepté. »

"Pas prise au sérieux"

Malgré la bienveillance de son environnement étudiant, puis professionnel une fois le CNSMD terminé, Flora Duverger a l’impression que sa transidentité est parfois perçue comme « un petit truc d’artiste, une excentricité. Je ne suis pas toujours prise au sérieux. » Sasha J. Blondeau a aussi été confronté à cette idée que sa transidentité puisse être un « caprice d’artiste. Ceux qui pensent cela ne se rendent pas compte des efforts, de la lutte que nous devons mener, des conséquences sociales et médicales. Il y a tellement de transphobie… ça ferait cher le caprice. Ce sont des enjeux d’identité comme de survie. Je crois que le milieu reste largement réactionnaire et misogyne. Il y a une tolérance, de la bienveillance, mais on sent aussi qu’il ne faut pas devenir trop militant. »

Solitude

Le parcours des personnes qui décident de changer de genre est d’autant plus difficile qu’il se fait souvent dans la solitude. Flora Duverger a vécu sa transition en dépression : « J’avais des amis à l’écoute, mais j’avais besoin de parler à des gens comme moi. Je m’étais renfermée. À Marseille, où j’ai été embauchée au Ballet à la fin de mes études, j’ai été agressée quasiment tous les jours dans la rue, en tant que trans. Dans mon milieu professionnel on tolérait ma différence, mais je sentais qu’on ne me comprenait pas. » Toutes les personnes interrogées regrettent de n’avoir eu personne à qui se référer pendant leur jeunesse, personne qui les sorte de leur isolement et leur permette d’envisager une vie artistique épanouie dans leur genre. « J’aurais rêvé avoir une autre référence que Farinelli, se souvient Adrian Angelico. Je suis maintenant un exemple que ça peut marcher, que l’on peut s’assumer dans sa transidentité et continuer à travailler dans ce secteur. »

Épanouissement professionnel

Quand Lucia Lucas a annoncé sa transition, plusieurs personnes lui ont demandé ce qu’elle comptait faire ensuite. « On ne pensait pas que j’allais continuer à chanter, mais je suis toujours baryton ! Et femme ! Il y a toujours des gens dans le monde de l’opéra qui considèrent que le personnage et l’acteur doivent se ressembler. Mais je n’ai pas besoin que le personnage corresponde à mon identité et je continue à jouer des diables, des hommes très masculins », raconte Lucia Lucas qui chantera au Metropolitan Opera de New York la saison prochaine, dans Billy Budd de Benjamin Britten. « Je suis tellement reconnaissante de chanter là-bas. Je crois que les choses changent et elles continueront d’évoluer avec le changement de génération et l’arrivée dans le monde professionnel de tous ces jeunes qui ont grandi dans la diversité, avec la reconnaissance des droits LGBT », considère la baryton. 

Une caution pour les institutions ?

Ivane Béatrice Bellocq est aujourd’hui une flûtiste et compositrice reconnue ; un établissement d’enseignement artistique porte même son nom en Mayenne. Flora Duverger a grandi artistiquement depuis sa transition et envisage son avenir dans la création interdisciplinaire. « Je préfère les performances, les artistes qui défendent un engagement, rapporte-t-elle. De plus en plus de voix de personnes LGBT s’élèvent dans le milieu artistique, s’emparent de leurs propres vécus. Grâce à leur courage, aujourd’hui, je n’ai plus peur d’affirmer ma transidentité. »

Sasha J. Blondeau collabore avec l’Ircam et de nombreux ensembles de musique contemporaine. « Il y a des attentes autour de mon identité et de mes engagements. Je n’ai pas envie d’être assigné au rôle de “compositeur trans de service”, d’être une caution pour des institutions ou autre, explique Sasha J. Blondeau. Mais pour autant, c’est une question importante pour moi et ce sera forcément présent dans mon travail. » Il collabore aujourd’hui avec l’Orchestre de Paris et avec l’artiste François Chaignaud qui se définit comme non-binaire.

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