"Si chio vorrei morire" de Monteverdi

André Peyrègne 01/07/2021

Ce madrigal amoureux décrit la montée en puissance des affects.

Claudio Monteverdi relut une nouvelle fois le poème qu’il allait mettre en musique : « Oui, je voudrais mourir/Maintenant que j’embrasse, Amour,/ La belle bouche de mon cœur bien-aimé./ Ah, chère et douce langue,/ Donne-moi tant d’humidité/Que je disparaisse dans la douceur de ton sein. »

Jamais, il n’avait mis en musique de texte aussi sensuel. Il avait 35  ans et venait d’entrer au service du duc libertin Vincenzo de Mantoue. Ce souverain ne pouvait vivre sans femmes ni plaisirs sexuels. Monteverdi allait composer pour cinq voix : soprano, alto, contre-ténor, ténor, basse.

Frémissement

Comment commencer ? Par un accord parfait, bien sûr ! Un basique accord de do. Mais il fallait continuer. Dès les premières mesures, il fallait préparer l’auditeur aux émois à venir. Cinq voix s’élancent alors (mesures 1 à 6) dans une sorte de frémissement amoureux.

L’excitation monte ensuite d’un cran. « Hora chi’io baccio » Les voix se frôlent, s’entrecroisent, s’enlacent, progressent par deux mesures en élans passionnés. Mesure  15, repos après les premiers émois.

Frottement

Puis, tout reprend. « Ahi care dolce lingua ! » (« Ah, douce et chère langue », mesure 16). Le ténor s’élance sur les notes la, sol, la, ré. Le contre-ténor vient… tout contre lui, glisse un do frémissant au-dessus de son ré. On appelle cela un « frottement ». Il n’y a guère de terme musical plus sensuel ! La soprano fait de même en chantant un fa au-dessus du mi de l’alto. À la mesure  20, on entend les trois notes ré, mi, fa superposées. C’est insoutenable ! Toutes les voix s’y mettent. Les intervalles de seconde se superposent. Les frottements s’enchaînent. Lorsqu’à la mesure  24, (« Ah, chère et douce langue,/donne-moi tant d’humidité ») la basse entre en jeu, la situation devient torride. Trois mesures plus tard, on a atteint un sommet. Une sorte de béatitude s’installe ensuite, dans un rythme ralenti. Puis, mesure  39, « Ah, que je disparaisse en ton sein », l’effusion reprend. On imagine des étreintes amoureuses. Claudio (Monteverdi) connaît cela avec sa femme Claudia. Neuf mois après, naîtra leur fille Leonora !

extase

À partir de la mesure  49, les voix de soprano et d’alto se chevauchent. On appelle cela un canon. Les voix d’hommes n’en peuvent plus. Elles imitent les voix de femme, mais dans un canon ascendant cette fois (mesure  58). Soprano et ténor s’interpellent. On est au comble de l’excitation. Monteverdi fait alors entendre (mesure  68) des soupirs amoureux de la part de la basse (« Ahi bocca », « Ahi bacci », « Ahi lingua »). Elle est au bord de l’extase. Les émois se poursuivent.

Repos

Puis tout se conclut. C’est le repos qui suit l’amour. « Je voudrais mourir… ». Cette fois-ci la partition est finie. Monteverdi peut la faire chanter.

Mais voilà qu’un jour un prêtre théoricien de la musique nommé Giovanni Artusi la découvre. Il manque de s’évanouir : c’est le diable qui en est l’auteur ! Après avoir multiplié les signes de croix, il rédige un texte resté célèbre commençant par ces mots : « Les sens sont devenus fous ». C’est sûr, Monteverdi va être excommunié ! Eh bien non, braves gens, il va… devenir prêtre ! Endeuillé par les morts successives de sa femme et de son fils, il entrera dans les ordres en 1632. Il composera de sublimes œuvres religieuses… mais toujours aussi des « Madrigali amorosi ».

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