Les abus sexuels au Sistema

Antoine Pecqueur 01/07/2021

Le système d’apprentissage de la musique au Venezuela, dont le chef Gustavo Dudamel est la principale égérie, est aujourd’hui sous le feu des critiques. Entretien avec le professeur Geoff Baker, spécialisé dans la musique sud-américaine.

Comment la vague #MeToo a-t-elle atteint le Sistema ?

En avril, des accusations publiques de harcèlement et d’abus sexuels ont été portées contre certains musiciens de rock vénézuéliens de premier plan. Un groupe de femmes s’est réuni pour créer un mouvement appelé #YoTeCreoVzla (Je te crois, Venezuela).

Les accusations se sont répandues dans les secteurs de la culture et des médias et ont rapidement atteint El Sistema.

Quels types de témoignages avez-vous pu recueillir ?

Il y a eu deux révélations publiques clés. La première est celle d’une ancienne musicienne d’El Sistema qui, sous le pseudonyme de “Lisa”, a publié un récit très long et détaillé des abus sexuels qu’elle a subis de la part de deux professeurs de hautbois. L’autre est celle d’une autre ancienne musicienne d’El Sistema, Angie Cantero, qui a publié sur Facebook une déclaration plus courte affirmant qu’El Sistema « était/est en proie à des pédophiles, et un nombre incalculable de personnes qui ont commis le crime de détournement de mineur ». Derrière sa façade séduisante, affirme-t-elle, « il y a beaucoup de personnes dégoûtantes qui aiment tromper les filles et les adolescents, profitant de leur position de pouvoir et de leur renommée au sein d’El Sistema ». 

Son post a reçu près de 500 commentaires et a été partagé quelque 1 400 fois. Nombreux sont ceux qui ont confirmé son portrait d’une institution où le harcèlement et les abus sexuels sont monnaie courante et où les adolescentes sont régulièrement amadouées par des enseignants plus âgés. 

Ayant fait des recherches sur El Sistema pendant 12  ans, j’avais moi-même entendu de nombreux récits similaires, et plusieurs anciens musiciens d’El Sistema m’ont confirmé l’exactitude des récentes déclarations publiques. Depuis que ce scandale a éclaté, de nombreuses autres victimes ont contacté des personnes qui enquêtent sur cette question, mais leurs récits n’ont pas encore été rendus publics. Jusqu’à présent, toutes les preuves indiquent qu’il s’agit d’un phénomène de masse, comme le prétend Cantero. Un certain nombre de déclarations et de témoignages allèguent que les plaintes n’ont pas été prises au sérieux par les autorités et que, lorsque des cas ont été révélés, ce sont les étudiants plutôt que les enseignants qui en ont subi les conséquences.

En France, l’apprentissage musical est en grande partie basée sur les cours individuels. Or, le Sistema fonctionne avec des cours collectifs. Mais cela n’a donc pas empêché les agressions sexuelles ?

Au Venezuela, les étudiants ont normalement un mélange de cours collectifs et individuels. De nombreux témoignages concernent le harcèlement et les abus sexuels pendant les cours individuels. Mais il existe également de nombreuses histoires de professeurs qui téléphonent ou envoient des SMS à leurs élèves en dehors des heures d’étude pour leur poser des questions personnelles ou intimes, les inviter de manière inappropriée, leur faire des commentaires déplacés et de professeurs qui passent du temps avec des élèves individuellement en dehors des écoles de musique.

Y a-t-il aujourd’hui une prise de conscience des responsables du Sistema à ce sujet ?

El Sistema a pris des mesures administratives et juridiques pour canaliser les plaintes. La question de savoir s’il s’agit réellement d’une “prise de conscience” reste ouverte. Les musiciens à qui j’ai parlé doutent que les normes, les valeurs et les coutumes d’une institution et de ses employés puissent soudainement changer après 46  ans, surtout si les mêmes employés restent en place. S’agit-il d’une “prise de conscience” ou plutôt d’une étape forcée par la soudaine attention médiatique ?

Le Sistema peut-il se réformer ?

Mes recherches suggèrent que les abus de toutes sortes sont ancrés dans l’organisation et dans ses méthodes de travail, de sorte que la réforme est un énorme défi. Elle nécessiterait un changement massif de mentalité et de méthodologie, et la question de savoir si cela pourrait se produire sous la direction actuelle est très ouverte. Mon dernier livre porte sur un programme d’éducation musicale similaire à Medellín, en Colombie, qui a traversé une crise majeure en 2005 et a lancé un processus de réforme intéressant qui se poursuit aujourd’hui. Il montre que le changement est possible dans ce domaine. Mais surtout, la réforme a nécessité un nouveau bailleur de fonds, un nouvel opérateur et un nouveau dirigeant, qui a été nommé de l’extérieur de l’organisation. Des enquêtes approfondies ont été menées par des personnalités indépendantes, et ces enquêtes ont servi à propulser les réformes. Je pense que ce type d’examen rigoureux et de changement radical est nécessaire pour qu’El Sistema ne reste pas seulement la même structure avec quelques modifications administratives et beaucoup de ses anciens problèmes.

Le problème que je vois actuellement est qu’El Sistema ne montre aucun signe, dans ses communications publiques, de compréhension du fait que les abus sexuels dans l’éducation musicale ne sont pas un problème de quelques “fruits pourris”, mais qu’ils sont plutôt enracinés dans les normes, les valeurs et les pratiques de l’éducation musicale classique et des institutions, et que l’éradication de ces abus n’est pas seulement une question d’élimination des auteurs, mais aussi de réforme radicale.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous