Sexe à l’Opera : la réglementation en marche

Flore Caron 06/07/2021
L’affaire Chloé Briot a permis de mettre en lumière l’absence d’encadrement des scènes de sexe à l’opéra. Depuis lors, les institutions mettent en place chartes et protocoles pour améliorer le dialogue et prévenir les violences. 

Viols, rapports sexuels, baisers… les livrets d’opéra regorgent de scènes sensuelles, sexuelles ou violentes. Certains metteurs en scène font le choix de montrer plutôt que de suggérer, se rapprochant ainsi de la cinématographie. Se pose alors la question du cadre, du consentement, de la protection des interprètes et l’affaire Chloé Briot vient rappeler l’importance de la présence de garde-fous. La chanteuse avait porté plainte en mars  2020 contre un collègue chanteur qu’elle accusait d’avoir profité d’une scène d’intimité pour l’agresser sexuellement. « Les choses très crues que l’on peut voir de nos jours sont un phénomène assez récent qui doit dater de la fin des années 1970. Et encore, les mises en scène de Patrice Chéreau, par exemple, n’allaient jamais aussi loin, constate Nicolas Grienenberger, de l’agence Adagio. Ces scènes mériteraient d’être encadrées parce qu’elles sont de plus en plus fréquentes ».

Formation

Aujourd’hui, le Centre national de la musique (CNM) ainsi que des maisons d’opéra et des syndicats s’emparent de ces questions.

À l’Opéra comique, Cécile Ducournau, administratrice de production, a été nommée référente sur les sujets de harcèlement sexuel et de discrimination en juillet 2019, et a reçu pour cela une formation spécifique. « C’est une personne qui est là pour faciliter le dialogue en cas de problème », résume Sophie Houlbreque, directrice de la production et de la coordination artistique. Une mission nouvelle qui s’inscrit dans la continuité des actions mises en place dès 2018 pour lutter contre les discriminations.

La maison d’opéra a notamment tenu à ce que le personnel – direction, chefs de service, salariés – participe à des formations avec le cabinet Egae, spécialisé dans la lutte contre les discriminations et les violences sexistes et sexuelles. « Cela permet à chacun d’avoir une meilleure connaissance de ces sujets, de distinguer les faits et les niveaux d’alerte, précise Sophie Houlbreque. Depuis l’affaire Chloé Briot, nous avons renforcé les procédures. Désormais, nous sommes très préparés et plus attentifs à ce genre de choses. On a des outils plus précis et nos procédures sont mieux identifiées. Sur chaque spectacle, nous traiterons les points délicats en amont et de façon collégiale avec la production, la mise en scène… Ce sont des choses qui se faisaient déjà naturellement mais qui, à présent, se feront désormais plus systématiquement et beaucoup plus formellement. »

Par ailleurs, une charte de lutte contre les violences sexuelles et sexistes, éditée en 2020, est à présent remise à tous les collaborateurs internes ou externes à la structure.

Protocole

Le Centre national de la musique a, lui, réalisé un protocole pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes. Protocole que les porteurs de projets doivent s’engager à suivre, depuis janvier  2021, pour pouvoir bénéficier des aides du CNM. « On a essayé, dans ce protocole, de penser à tous les cas, explique Corinne Sadki, conseillère en charge de l’égalité femme-homme au CNM. On était déjà dans une période forte, non pas de libération de la parole mais de sa prise en considération, et l’affaire Chloé Briot a accéléré les choses. » De son côté, le syndicat Profedim proposera des journées de formation à ses adhérents. L’objectif est d’organiser deux sessions en 2021 et ainsi, de former 30 structures.

Face à ces prises de conscience, Chloé Briot préfère toutefois rester prudente : « Il faut attendre pour avoir plus de recul. Reste à savoir si ce sont des effets d’annonce ou si les choses changeront pour de bon. Lorsque je discute avec des chanteuses, j’ai l’impression que les problématiques demeurent. Il faudra être attentif dans les prochains mois pour voir comment­ les institutions s’impliquent. »

Coordinateur d’intimité

Dans le milieu du cinéma, certaines productions font appel, depuis le mouvement #MeToo, à des coordinateurs d’intimité : des professionnels spécialisés dans la gestion des scènes de sexe qui interviennent sur le plateau aux côtés des réalisateurs. Le milieu de l’opéra en France se saisira-t-il de cet outil ? « Je suis intimement persuadée qu’on aurait besoin, dans ce genre de scène, d’une personne extérieure dont c’est le travail, considère la soprano Sabine Devieilhe. Les metteurs en scène ne sont pas toujours formés ni bien placés pour s’adresser dans le respect à leurs interprètes. Pour cette raison, il est très important de faire naître ce métier dans les maisons d’opéra. »

Renforcer le cadre

En réalité, les protocoles récemment mis en place viendraient renforcer et systématiser un cadre que certains posent déjà naturellement. La chorégraphie, en premier lieu, permet d’établir des limites claires. « Même en feignant une relation de dominant/dominé, en chorégraphiant, on peut se sentir l’égal de son partenaire et c’est une magnifique base de travail », explique Sabine Devieilhe.

Lors de sa toute première production, la chanteuse Marine Chagnon, alors âgée de 21  ans, devait jouer une scène de viol « explicite » dans une mise en scène de l’Orfeo de Monteverdi à l’Opéra de Dijon. « J’ai eu la chance de travailler avec le metteur en scène Yves Lenoir. À mon arrivée, il m’a prévenue de cette scène tout en ayant conscience que ce ne serait pas forcément facile. Il m’a assuré qu’il allait faire au mieux, qu’il allait accompagner et chorégraphier la scène. Ce qui m’a rassurée, se souvient-elle. Même s’il propose des choses parfois osées, Yves Lenoir le fait dans une justification permanente. Je me suis toujours sentie libre de dire si je n’étais pas d’accord. »

Toutefois, elle prend conscience, avec le recul, de la vulnérabilité des jeunes chanteurs. « Il n’y a plus de limite parce qu’il n’y a pas assez de travail pour tous. On doit faire ce qu’on nous demande parfois sans réfléchir, regrette-t-elle. Le jeunisme français amène à se sentir, en tant que jeune chanteur, dans une non-possession de nos moyens, de notre corps. On va de plus en plus loin dans la mise en scène et c’est une bonne chose, mais je trouve que l’on ne protège pas suffisamment les jeunes qui n’ont pas les armes. C’est un milieu de séduction, d’esthétique, de magie. La limite se trouve avec l’expérience. »

Évolution

Étudiante au CNSM de Paris, Marine Chagnon observe des évolutions positives depuis l’arrivée d’Emilie Delorme à la direction du CNSM de Paris. « On a des conférences au cours desquelles on nous explique ce qu’est une violence sexuelle, ce qu’est le harcèlement. Et je pense que le conservatoire pourrait éventuellement aller plus loin en parlant spécifiquement des dérives qui pourraient se produire en scène. Ce métier est très particulier. Même si on a étudié dans les grandes écoles, notre métier s’apprend sur scène. » Propos corroborés par ceux de Sabine Devieilhe : « J’ai la chance de n’avoir jamais été confrontée à une personne qui cherchait à me dominer mais j’ai bien conscience que c’est un sujet sensible. Pour se respecter il faut être armé et ce n’est pas donné à tout le monde. Je pense notamment aux jeunes chanteurs. Dès qu’il y a des questions d’ascendant psychologique ou de pouvoir hiérarchique, il peut y avoir des problèmes. »

Contrat

L’Opéra étant par essence un spectacle vivant, la mise en scène se créée donc en partie durant les répétitions. « C’est le problème général à l’Opéra, au-delà même des scènes intimes, c’est que les artistes signent des contrats sans savoir du tout ce qu’on va leur demander, à quelle sauce ils vont être mangés en termes de mise en scène », déplore Nicolas Grienenberger. « C’est très délicat parce que sous couvert d’un point de vue artistique on peut être amené à dépasser nos propres limites. Pourtant, on travaille tellement mieux quand on est en pleine possession de nos moyens », regrette Sabine Devieilhe.

Un interprète peut, s’il le souhaite, se renseigner en amont quand il s’agit d’une reprise mais dans le cas d’une nouvelle production, il découvre les contours de la mise en scène au cours des répétitions. « Quand une personne auditionne pour un rôle, il faudrait qu’elle sache s’il y a une scène de sexe ou de viol. Cela permettrait aux personnes qui ne sont pas à l’aise de ne pas auditionner, considère la chanteuse Axelle Fanyo, qui a récemment eu à jouer une scène de viol. En ce qui me concerne, la scène était dans le livret donc je savais qu’il allait se passer quelque chose. Mais parfois ce n’est pas le cas et il serait important que ce soit clair. »

Consentement

L’échange entre le metteur en scène et les interprètes apparaît également comme indispensable pour veiller au consentement de tous. « Je m’inspire des gens avec lesquels je travaille de sorte que les images, les scènes, les situations sortent du plateau, raconte le metteur en scène Eugen Jebeleanu. Forcément, c’est un travail de dialogue et de proposition. Ce n’est pas juste une position dictatoriale du metteur en scène. J’essaie de laisser la liberté à l’artiste avec lequel je collabore pour que cela vienne de lui et après on décide de la pertinence d’une image, poursuit-il. Ça peut être aussi une forme d’abus d’être à la place du metteur en scène qui demande à ses interprètes une scène d’intimité sans les prévenir en amont et jouer de ce rôle d’autorité. »

Toutes ces problématiques soulèvent également la question de la pertinence artistique des scènes de sexes crues. « Je crois qu’il y a beaucoup de choses gratuites, relève Eugen Jebeleanu. Pour moi, l’époque où la présence de corps nus était un art subversif est passée. Ça ne m’impressionne même plus s’il n’y a pas derrière une raison intellectuelle ou émotionnelle. Sinon, je dirais que c’est presque facile. »

Censure

Face à cette prise de conscience, d’aucuns s’inquiètent de l’avenir de la liberté artistique. « J’espère que ces mouvements – qui sont essentiels et j’en suis la première convaincue – ne fragiliseront jamais la spontanéité théâtrale des artistes », appréhende Marine Chagnon. Le cadre peut pourtant permettre, au contraire, d’aller plus loin.

Il ne faut pas brider la liberté artistique. On pourrait interdire les scènes d’intimité dans les opéras. Mais on n’a pas à intervenir sur la création artistique, assure Corinne Sadki. On n’est pas en train de faire de la censure. Nous ne censurons pas. Nous permettons cette liberté artistique mais dans la plus grande sécurité. »

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